Art et son
Luz María Sánchez

 

 

 

 

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Photo : Mauricio Guillen

 

L'art sonore appréhendé comme un espace hybride où se rejoignent arts visuels et musique, ou plus précisément les initiatives d'artistes visuels et de musiciens, est un terme de facture relativement récente. Malgré l'usage qui en a été fait, ce terme ne peut certainement pas être considéré comme une catégorie en soi ; ce n'est ni un genre, ni un courant, ni un mouvement au sein de l'art contemporain. Cependant, de même qu'il existe certains auteurs qui défendent l'idée de l'art sonore en tant que branche de l'art conceptuel1, il en est d'autres qui, en revanche, ont misé sur la libre circulation des pratiques esthétiques, admettant ainsi la possibilité d'un espace flexible où finalement les caractéristiques du phénomène sonore prennent toute leur vigueur au delà des limites du support utilisé2. En fait, tout au long du 20ème siècle, des commissaires, des critiques, des compositeurs et des artistes plasticiens se sont intéressés au phénomène sonore et ont présenté le fruit de leurs recherches dans les espaces dont ils disposaient, musées et galeries, publications, stations radiophoniques - généralement du service publique -, salles de concert et circuits spécialisés. Ce n'est que pendant les dernières décades du vingtième siècle que l'intérêt pour le phénomène sonore permet de l'identifier comme tel, ce qui, loin de contribuer à la fragmentation des pratiques esthétiques, a permis la création d'espaces où les différents supports cohabitent, véritables plates-formes hybrides où se distingue le son dans ses multiples usages.

Le fait qu'un terme aussi ambigu que celui d' " art sonore " prenne vigueur à travers des sites spécifiques - les festivals thématiques sont parfois des ghettos difficiles à briser : je pars du principe qu'il n'existe pas un " art sonore ", pas plus que n'existent les " artistes sonores " - peut, d'autre part, se constituer dans l'opportunité de souligner le large épanouissement du visuel dans le domaine artistique au détriment du lent développement de l'auditif. Cette situation, grâce à l'irruption des technologies digitales et d'Internet, tend à se modifier vers un réajustement plus équilibré.

Si l'on considère historiquement l'évolution technologique du son et de l'image tout au long du vingtième siècle, l'utilisation des procédés où intervient le visuel est radicalement différente de celle des pratiques concernant l'auditif. (Je ne parle pas nécessairement des progrès de la photographie en contrepartie de l'évolution de l'auditif, et sous aucun prétexte je ne fais référence à la musique quand je mentionne les pratiques esthétiques rattachées au son)3. Malgré l'usage généralisé propre à chacun - autant la photographie que les supports audio sont devenus des phénomènes de masse qui ont envahi nos foyers - bien souvent l'usage qui est fait de la photo pourrait être qualifié d'actif par rapport à l'usage passif de l'audio. On utilise l'appareil photo ou le camescope pour générer des images qui sont ensuite manipulées grâce à l'informatique - quand je parle de manipulation je me réfère à ce que l'ensemble du processus de génération d'image est aux mains de l'utilisateur, ce qui auparavant était impensable : créer, enregistrer, éditer, postproduire et jusqu'à distribuer au moyen du courrier électronique. - En regard de cela, dans le domaine de l'audio, l'usage passif auquel je me réfère vient du fait que ce support a été limité au simple enregistrement, c'est à dire à la copie d'œuvres déjà réalisées - en ce cas précis la musique, tous genres confondus, préalablement générée par l'industrie des loisirs selon des canons bien précis - , et ceci malgré la technologie disponible sur le marché qui permettrait la création d'éléments sonores originaux, leur édition, reproduction, voire leur distribution au travers de ces mêmes canaux communément utilisés pour l'image.

Le cas des pratiques esthétiques est distinct. L'utilisation du son a très souvent été conditionné par l'utilisation de la vidéo lorsqu'au même titre que l'image en mouvement on enregistrait et reproduisait le son automatiquement. De là découlèrent des œuvres exclusivement sonores, c'est à dire volontairement pensées pour être sonores, où l'audio, indissociable de sa signification, n'était pas mitigé. Il est clair que certains artistes ont utilisé spécifiquement l'audio comme support privilégié, basant leur démarche autour d'investigations sur ce support et profitant des possibilités de celui-ci pour le distribuer et le diffuser. Dans un tout autre registre il y a les recherches de compositeurs qui, non satisfaits du cadre sonore de la musique environnante, se sont intéressés aux éléments plastiques et visuels du son. C'est ainsi qu'ils proposèrent des réalisations qui allaient bien au-delà des limites du musical au sens strict du terme. Bref, l'art créé à partir du son a existé depuis que les artistes et compositeurs ont pu disposer des outils technologiques adéquates et du fait qu'il y ait eu un phénomène d'appropriation de leur part.

Au Mexique les compositeurs et artistes plasticiens qui travaillent avec le son ont présenté de manière traditionnelle leurs suggestions esthétiques soit dans des festivals de musique contemporaine4, soit dans des galeries ou espaces destinés habituellement aux arts visuels. La fin des années 90 a été déterminante en ce qui concerne l'établissement d'un espace spécifique de diffusion de l'art sonore - une des premières tentatives de création d'un endroit avec ces caractéristiques eut lieu en 19985 ; ce qui allait devenir le Festival International d'Art Sonore se tient depuis 1999 à Mexico6. - Cependant il faut souligner une caractéristique plus aberrante que positive lorsqu'on parle d'art sonore au Mexique : sous d'autres latitudes, s'agissant de création sonore, on peut tout naturellement compter sur l'appui des stations radiophoniques culturelles, généralement du service public. Tel est le cas pour la Radio Italiana, les studios de Radio Nacional de España, l'IRCAM en France ou encore les studios de la WDR allemande où compositeurs et artistes ont pu bénéficier du soutien nécessaire à la création et à la diffusion de leurs œuvres. Pourtant, au Mexique, pays de tradition radiophonique culturelle publique, étatique ou universitaire, ce lien n'a pu s'établir. Bien que la ville de Mexico ait reçu la Biennale Latino américaine de Radio, l'espace dédié à l'art sonore est médiocrement soutenu. L'existence de festivals tel que le Festival International d'Art Sonore n'est qu'un premier pas dans l'entreprise de sensibilisation sur la nécessité de faire connaître la création sonore, tâche qui ne doit pas être uniquement dévolue aux artistes et compositeurs, sinon aux radios publiques et culturelles mexicaines7 qui doivent impérativement s'impliquer dans ce processus.

Si l'art sonore existe, et en particulier au Mexique, il jouit, sinon d'une santé de fer, d'une bonne santé. Je crois que trois éléments se distinguent, éléments repérés par les artistes qui se les sont appropriés. Premièrement, le fait que ces espaces hybrides où coïncident diverses techniques, loin de disparaître, se multiplient. Deuxièmement, l'usage des nouvelles technologies permet que les pratiques esthétiques contemporaines se renouvellent avec des façons inédites de génération et de distribution. Troisièmement, l'attention enfin portée sur le phénomène sonore permet la mise à jour d'un élément qui fut exclu des pratiques esthétiques par des moyens purement artificiels, élément indissociable de notre expérience vitale quotidienne.

Au Mexique, enfin, il y a des artistes et compositeurs intéressés par le phénomène sonore - et l'art sonore n'étant ni courant ni mouvement, escompter une liste de ceux qui font l'art sonore serait plutôt contradictoire - toujours plus conscients des possibilités qu'offre le son, utilisant et s'appropriant les nouvelles technologies et ce qu'elles représentent, et énonçant des discours dans lesquels le son joue un rôle parfois déterminant. Il existe des plates-formes pour sa diffusion - bien que la division artificielle entre créateurs et radios culturelles pourrait être un élément d'analyse spécifique, dans la mesure où ce dialogue n'a pu être établi - et les nouveaux canaux de distribution permettent à ceux qui utilisent un support lié au son de voir chaque fois affluer plus d'eau à leur moulin .

Le fait que le son se consolide comme un réel support expressif , face à un paysage dans lequel les nouvelles technologies conditionnent la mise à jour des pratiques esthétiques contemporaines ne peut que constituer un plus, quelle que soit la façon d'appréhender ce phénomène, toutes nationalités des créateurs confondues.

 

Traduit de l'espagnol par Bernard Resve

 

1 Robert Atkins, auteur du dictionnaire Art Speak. A Guide to Contemporary Ideas, Movements and Buzzwords, 1945 to the Present. (Abbeville Press, New York, 1997.) affirme que l'art sonore est un courant de l'art conceptuel, qu'il a surgit dans les années 60 et connu le déclin la décennie suivante. On y retrouve des noms tels que Laurie Anderson et Brian Eno en passant par Bruce Nauman et Nam June Paik parmi tant d'autres.

2 Dan Lander et Micah Lexier éditeurs de Sound by Artists (Art Metropole, Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Canada, 1990.) proposent dans cette œuvre une série d'essais, réflexions et entretiens avec des créateurs tels John Cage, Bill Viola, Richard Kotelanetz, Maurizio Nannucci, Ian Murray ou encore Alvin Lucier. Une lecture conseillée à ceux qui s'intéressent à l'art fondé sur le son.

3 Quant à la discussion sur ce qui est ou n'est pas la musique, matière à polémique tout au long du vingtième siècle, voilà qui requiert une analyse spécifique qui va bien au-delà des intentions de ce texte.

4 Je pense au Festival de Musique Contemporaine " Ruelle du Bruit ", organisé par le compositeur Roberto Morales Manzanares, titulaire du Laboratoire d'Informatique Musicale (LIM), une sorte d'IRCAM à Guanajuato avec le soutien de l'Ecole de Musique de l'Université de Guanajuato.

5 Festival d'Art Sonore, San Miguel de Allende, Guanajuato, Mexique, organisé par Michael Boock et Manuel Rocha Iturbide, 1998.

6 Festival International d'Art Sonore, organisé par le compositeur Manuel Rocha avec l'appui de Guillermo Santamarina au travers du X Teresa Arte Alternativo de la ville de Mexico.

7 Lesquelles, contrairement à leurs homologues européennes, ont misé sur des formats de production radiophonique et des contenus réactionnaires. Les radios publiques, régionales et universitaires continuent d'alimenter le débat de culture générale, de contenus face à l'audimat, certaines d'entre elles avec un devis infime, souvent dans l'impossibilité de produire leurs propres programmes, et celles qui jouissent d'un budget acceptable élaborent des productions ou des séries radiophoniques en de trop rares occasions.