Día 28
Lorena Wolffer

 

 

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Toute tentative d'écrire sur l'événement indocumentable qu'est la performance sous-entend que l'on fasse appel aux règles du document écrit, et, partant, l'altération de l'événement en soi.
Peggy Phelan, Unmarked, the Politics of Performance

A partir du corps, la performance analyse, réécrit et interroge les codes culturels dominants. C'est-à-dire qu'elle ne fonctionne pas simplement comme pratique " artistique ", mais également comme méthode de connaissance de nos pratiques historiques, sociales et culturelles.

On a beaucoup parlé du rôle majeur des performances réalisées par des femmes dans la resémantisation et la réinterprétation du corps et, en particulier, du corps féminin. Depuis les années 60, plusieurs artistes ont eu recours à ce mode d'expression pour mettre en avant des visions alternatives de la féminité et souligner des problèmes liés aux questions de genre. Dans Interior Scroll, en 1975, l'américaine Carolee Schneeman extrayait, debout face au public, un morceau de papier de son vagin en lisant le texte L'espace de la vulve sur le thème de l'abstraction du corps féminin.

De son côté, Yoko Ono présentait pour la première fois en 1964 Cut Piece, une performance au cours de laquelle, assise sur une scène, elle invitait le public à venir couper un bout de ses vêtements. Certains comptes-rendus de cette manifestation qualifient les réactions du public de "sexuellement agressives", et réinterprètent l'œuvre comme "l'un des premiers manifestes féministes". Pourtant, lorsqu'elle décrit sa performance dans son livre Grapefruit, daté de 1971, Ono elle-même déclare que "le personnage assis ne devait pas forcément être une femme". Cette œuvre montre bien de quelle manière, du fait de l'altération évoquée par Phelan, certaines propositions ont servi à donner une visibilité au corps féminin et à mettre en avant des problèmes liés au genre, même lorsque l'intention de l'artiste était tout autre.

En 1991, les éditeurs Andrea Juno et V. Vale ont décidé de consacrer un numéro de leur revue RE/Search aux manifestations artistiques "les plus représentatives de l'époque". Il en a résulté Angry Women, un numéro entièrement centré sur quinze femmes performers. En effet, comme l'explique l'édito, "ce sont elles qui semblaient avoir la meilleure perception (et la plus poétique) dans leur critique des inégalités sociales et politiques ; dans leur manière de faire éclater au grand jour, radicalement et publiquement, l'humiliation, la douleur et l'injustice individuelle ; dans leurs appels à créer une nouvelle conscience qui, pour la première fois, serait faite d'actions politiques, d'arguments théoriques, de reconstructions linguistiques, de sexualités aventureuses, d'humour, de spiritualité et d'art, afin que se réalise le rêve d'une société juste."

Parmi les "femmes en colère", on retrouve l'ex star du porno Annie Sprinkle. Pour la performance Public Cervix Announcement, l'américaine a introduit un spéculum dans son vagin et a distribué des lampes de poches aux personnes du public afin qu'ils l'inspectent au dedans, remettant ainsi en question la ligne de séparation entre la sphère du public et celle du privé, et dévoilant un lieu "caché" et "obscur" du corps féminin. "Je pense qu'il est important de démythifier le corps féminin […] Si vous voulez voir ce qu'il y a sous ma jupe, regardez tout l'intérieur une bonne fois pour toutes", a déclaré Sprinkle.

En France, le travail d'Orlan fait figure de référence. En 1990, avec La Ré-Incarnation de Sainte-Orlan, l'artiste a entrepris de faire de son visage un ensemble composite d'icônes de la beauté féminine en faisant appel à la chirurgie esthétique. Au cours des interventions, Orlan s'appropriait la salle d'opérations, devenue son atelier, et d'où sont issus de nombreux travaux (dessins au sang, reliquaires, textes, photos, vidéos et installations). En cherchant à "dénoncer les pressions sociales exercées sur le corps et, en particulier, sur le corps féminin", et en se servant de son propre corps comme d'un "espace de débat public", Orlan a progressivement "acquis" les traits de quelques unes des plus belles femmes de l'histoire de l'art. Lors de sa septième opération, on lui a introduit deux implants - normalement destinés à rehausser les pommettes - au dessus des sourcils. Ces deux cornes ont permis à l'artiste d'asseoir encore davantage son projet : utiliser la chirurgie esthétique, sans pour autant chercher à atteindre les canons de beauté en place.

Mais le recours à la performance comme instrument idéal de contestation et de remise en cause des archétypes du corps féminin, et de formulation des problèmes liés au genre ne sont pas l'apanage exclusif des artistes américaines ou européennes. Au Mexique, au début des années 80, Mónica Mayer et Maris Bustamante fondèrent le groupe Polvo de Gallina Negra pour "créer des images à partir de l'expérience de la féminité au sein d'un système patriarcal, d'un point de vue féministe et dans le but de transformer le monde visuel pour agir sur la réalité". Parmi leurs projets, on citera ¡Madres!, en 1987, pour lequel Bustamante et Mayer se sont appliquées à tomber enceintes - avec l'aide de leur mari, s'entend -, manifestant ainsi leur "croyance dans l'accouchement pour l'art". Entre autres actions, ce projet a impliqué l'apparition des artistes enceintes dans l'émission mexicaine Nuestro Mundo, de Guillermo Ochoa, au cours de laquelle elles ont affublé le célèbre animateur d'un gros ventre avant de le nommer "mère d'un jour".

Des œuvres plus récentes, comme la performance Día 28 présentée par Katia Tirado au Ex-Teresa Arte Actual en 1995, abordent la question de l'identité féminine sous un autre angle. Dans sa performance, Tirado pendait dos au public à une structure métallique, attachée par un harnais. Une caméra en circuit fermé reproduisait son visage sur un écran de télévision surplombant la structure en question. Plus haut, une projection vidéo montrait des images représentatives de différentes cultures en rapport avec la féminité et la mythologie lunaire, à commencer par Coyolxauhqui. Pendant que l'artiste prenait des poses variées - ses gestes et les mouvements de son corps suspendu parfois contrastaient, parfois coïncidaient avec ceux des icônes projetées -, vingt-huit œufs remplis de sang lui tombaient sur le visage à intervalles réguliers. Ce commentaire sur la fertilité, les cycles et la sexualité féminines élevait un pont symbolique entre les représentations historiques et les représentations contemporaines de la femme.

Il faut cependant signaler d'autres travaux qui, bien qu'ils abordent des sujets sans lien apparent avec les constructions du corps féminin, en parlent malgré tout, et en font même une accroche. C'est le cas de la performance Pasionaria, réalisée en l'an 2000 par Ema Villanueva à Mexico. Vêtue d'un petit bikini rouge et noir, le reste de son corps peint dans les mêmes couleurs, Villanueva a marché du métro Zapata jusqu'à la Cité universitaire de Mexico, qui se trouvait à l'époque sous garde policière . Sur son chemin, l'artiste performer a demandé aux gens de manifester - en peignant sur son corps - leurs opinions au sujet de la grève qui était en train d'avoir lieu à l'UNAM (Université nationale autonome du Mexique). A l'aide de flyers qu'elle distribuait à son public, l'artiste a établi clairement qu'elle ne faisait pas partie du Conseil Général de Grève (CGH) mais que, en tant qu'étudiante de l'UNAM, elle ne retournerait pas en cours tant que les six points de la pétition du CGH n'auraient pas obtenu satisfaction. Villanueva a même été jusqu'à affronter directement la police en essayant de leur donner des flyers puis, devant leur réticence à les prendre, en les leur fourrant dans les poches. Les caméras vidéo et les journalistes, à l'affût du dernier scoop concernant la grève, ont fait subir quelques "variations" à l'œuvre dans les nouvelles du jour.

Les travaux de ces artistes présentent et utilisent le corps féminin comme un terrain de résistance, et nous rappellent que les débats autour des questions de genre - considérées par beaucoup comme une chose démodée - restent un point essentiel à l'ordre du jour de nos sociétés. Barbara Kruger avait vu juste : " Ton corps est un champ de bataille. "

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Laure Bauchau