Le cirque
Hugo Hiriart




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Mesdames et Messieurs, quittez cette prostration et cette mollesse et entrez, pour un prix modique, dans le frisson de Tomasito - du jamais vu ! -, l'iceberg assassin et tamponneur qui dérive sur la piste dans son numéro à haut risque de coulage, tandis que Sardina le coiffeur, aussi serein que déterminé, pratique la coupe de cheveux à distance, allons, allons, un volontaire dans le public pour s'installer sur le fauteuil giratoire. Allons monsieur, lancez-vous, deux billets gratuits à l'audacieux, et nous vous rappelons que il signore Pepo Sardina est natif de Palerme, en Sicile, et qu'il est un grand styliste, célèbre à New York et à Paris…

Et entrez, entrez voir, venue directement de Bornéo, île mystérieuse, Oswalda, la femme tarentule, siamoise non pas double, mais triple, avec trois têtes, Rosita, Dora et Alejandrita qui répondent, chacune à sa façon, à toutes les questions qu'on leur pose, à trois dans un seul corps qui danse comme personne la conga, un rythme à la mode du temps de Xavier Cugat et ses gars, pour la plupart disparus, à l'exception de ceux qui survivent à grand peine dans des maisons de retraite.

La représentation va commencer et avec nous Jovita, la contorsionniste en caoutchouc, âgée de quatorze ans à peine, exécutera sous vos yeux les numéros très prisés du nœud aveugle et du chewing-gum mâché, et ne ratez pas Maître Tobías Alpuche et Maître Mauricio Mallé, avocats diplômés, clowns et acrobates, qui évoluent dans les airs en même temps qu'ils proposent une consultation juridique à l'honorable public, sur tout type de questions, tout en dictant en duo leurs biographies respectives à deux dactylographes confortablement installées en première file d'orchestre…

Et voyez et oyez le clown Beppo et ses chiens savants faire des opérations en bourse, et Mercedes Iturbe, la femme-canon, voler à plus de cent kilomètres heure, protégée comme il se doit par un casque incassable, et atterrir dans une baignoire de lait d'ânesse, le meilleur pour la peau, dit-on…

Il n'y aura bientôt plus de billets, entrez, entrez voir la troupe volante des Frères Alcántara, originaires pour la plupart de la Huasteca potosina, jouer au base-ball sur les trapèzes, à grande hauteur, sans filet ni monticule, tels un essaim de perroquets reprenant le vol à l'aube, comme dans la chanson cubaine, un spectacle haut en couleurs, vingt joueurs en uniforme et casquette sous le chapiteau du cirque, à côté de qui les vaillants voladores de Papantla font bien pâle figure…

Achetez votre billet, et venez voir Leoncio Montiel dit " l'idiot de Soria " en action, torero à pied et à cheval, avec son numéro de taureaux de combat amadoués, inédit dans l'arène et encore plus au cirque, la bête de combat, une demi tonne de rage et de muscles, exécutant de délicates pirouettes, et siiiiiix taureaux, six, danseront sur la piste tandis que le matador marquera la cadence, dans cette corrida écologique et sans effusion de sang…

Ne restez pas là, ligoté, planté comme un piquet, l'air béat voire franchement idiot, et venez, venez, venez voir l'animal méconnu pendant des siècles, le bœuf aux ris bleus, Pseudoryx ghetinhensis, révélé à la science il y a trois ans à peine, trois ans seulement, preuve de l'incroyable biodiversité qui règne encore sur la planète où nous vivons, déjà bien mal en point et bien abîmée ; oui, Mesdames et Messieurs, admirez le bœuf prodigieux, seul ruminant à se nourrir de poisson frais et à lire dans les pensées, mêmes les plus intimes, et à les porter au grand jour à la honte du penseur ; laissez-vous tenter, belle demoiselle, vous, le monsieur à l'air avisé, et entrez, entrez …

Passez à la caisse, malheureux enthousiaste du croître et multiplier, moitié prix pour les enfants, et au-delà de cinq frères et sœurs deux ne payent pas, entrez dans l'ordre, et assistez, émerveillés, aux exploits insurmontables du magicien Silvannus Mabuse, le magicien invisible que nul n'a jamais vu et dont l'on ignore encore s'il existe ou pas, bien que quelqu'un touche régulièrement sa paie…

Troisième appel, entrez, entrez Mesdames et Messieurs, voilà que déjà l'orchestre entonne la marche du maître Stravinski, la troupe défile sur la piste, et le spectacle de triple gala va commencer…

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Sophie Gewinner