Autour du nombril
Présentation

Guadalupe Nettel

 

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Créer, diront certains, c'est constamment se regarder le nombril. Ainsi, tout comme une femme enceinte observe la dilatation de sa peau autour de ce nœud cutané, l'artiste regarde son corps et l'histoire de celui-ci (poétiquement appelée "la vie"), pour l'interpréter de multiples façons au travers de son travail. On parle souvent du nombril comme du centre du corps et de notre attention ; pourtant, même lorsque l'on a affaire aux panses les plus colossales, qu'y a-t-il autour du nombril hormis le corps ?

Dans son texte, Carmen Mariscal (plasticienne et auteur d'installations) nous rappelle que, depuis les peintures rupestres, l'homme n'a pas cessé de représenter sa silhouette. Le corps est le sujet et le support du travail artistique, mais bien souvent aussi, notamment dans les arts du spectacle, son instrument. Il n'est donc pas étonnant que l'artiste se voie régulièrement accuser d'égocentrisme, de renfermement sur soi, et, parfois même, d'incapacité à communiquer avec le monde extérieur. Dans son essai La vie sexuelle de l'écrivain, Nadine Bismuth explique un peu ce mécanisme de mise en retrait, un retrait qui ne peut jamais être total puisqu'il cesserait d'être une source d'inspiration. L'artiste est une bouche qui a besoin de se manger elle-même pour se régénérer.

Il faut cependant reconnaître qu'une certaine pudeur nous pousse à déguiser ce goût " auto-phage ", à le recouvrir d'artifices, à le submerger sous une montagne de métaphores censément aussi éloignées de lui que (par exemple) les expériences mystiques. Et néanmoins, le corps continue de briller, de même qu'un nez perforé et couvert d'un ou de plusieurs anneaux n'en existe que davantage. Ainsi nous serions fondés à penser, sans que l'idée ne paraisse trop farfelue, que c'est dans cet empressement à déguiser notre égocentrisme que résident les innovations artistiques. Le corps, à quelques changements biologiques près, est le même qu'à l'âge des cavernes ; ce qui a changé, c'est notre façon de le cacher pour mieux le mettre en valeur.

Ce numéro est né de la conviction que le corps constitue l'un des premiers moteurs de l'inspiration d'un artiste, le corps des autres, celui de l'être aimé mais, surtout, son propre corps. Nous avons réuni des écrivains de différents genres (des poètes, des narrateurs, des essayistes), mais aussi des plasticiens et des gens de théâtre, afin qu'il nous livrent leur point de vue sur la question. Certains d'entre eux ont opté pour des chemins de traverse, remplis de détours ; d'autres ont directement parlé de leur expérience ; d'autres encore ont eu à passer par l'histoire et la théorie avant de se décider à expliquer comment ils se servaient de leur propre image comme d'un moteur de création. Il eût été intéressant, c'est certain, que des disciplines artistiques telles que la danse ou le théâtre fussent représentées ; toutefois - malheureusement -, nous ne disposions pas des moyens nécessaires pour rendre ce numéro exhaustif. Nous avons tout de même fait de notre mieux, pour que le corps soit présent.

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Laure Bauchau