Critiques d'Elena Ribera de la Suchère

Flore de Mario Bellatin
Roman traduit de l'Espagnol (Mexique) par Chrystelle Frutozo

Avec la publication, en 2001, de son roman Flora, titulaire du Prix Xavier Villaurrutia, Mario Bellatin s'est imposé comme l'un des écrivains les plus originaux du Mexique actuel.

Né à Mexico en 1960, Mario Bellatin a cependant accompli maints détours avant de trouver sa véritable vocation. Après des études de théologie au Pérou - pays d'origine de sa famille -, il a suivi à La Havane les cours d'une école de cinéma. Il envisageait à l'époque une carrière de metteur en scène ou de scénariste.

Son activité littéraire débute en 1980 avec la publication de Mujeres de sal. En 1996, son roman Salon de Belleza représente une étape très importante dans sa carrière d'écrivain. Traduit en français (Salon de beauté, 2000), l'ouvrage est alors sélectionné pour le Prix Médicis étranger.

Dans Flore, qui vient de sortir à son tour en France, aux Editions Passages du nord-ouest, dans une remarquable traduction de Chrystelle Frutozo, Bellatin met en œuvre une technique originale. L'ouvrage se divise en de nombreux chapitres, très brefs (certains ne comportent que quelques lignes) qui peuvent se lire isolément. Et chacun de ces mini chapitres est placé sous l'invocation d'une famille de fleur : roses, bégonias, giroflées, dahlias, soucis, etc. Cette disposition a inspiré à la maquettiste Christine Dufaut une conception graphique qui est un régal pour l'œil : chaque chapitre s'orne en effet d'une photographie de fleur, en noir et blanc, d'une sobre élégance, due à la photographe Ximena Berecochea.

Les fleurs ont parfois un rapport direct avec le texte. Un parfum de fleur suggère un souvenir. Des petits pots de violettes, sur lesquels le regard de l'écrivain reste longtemps fixé, reparaissent dans un rêve où il se voit sur la scène d'un théâtre au cours d'un spectacle de danse. Mais de tels exemples sont rares. Dans la plupart des chapitres, la relation entre le texte et la fleur n'est nullement perceptible.

En revanche, en lisant ces chapitres, apparemment sans lien entre eux, on voit, dans l'entrecroisement des intrigues, se dessiner peu à peu la trame d'un récit, d'une histoire. En effet, les mêmes personnages reparaissent au fil des chapitres. Voici, tout d'abord, l'écrivain unijambiste, personnage principal du livre. A sa suite vient l'amant automnal. Ce personnage singulier qui ne peut faire montre de qualités viriles qu'auprès de partenaires au moins octogénaires, est accompagné d'un cortège de déviants sexuels, de mutants, d'estropiés et de manchots. Tout ce monde se réunit, à l'ombre d'une mosquée, au sein d'une secte clandestine qui se livre à des pratiques sado-masochistes. En franchissant le seuil de la mosquée, l'écrivain unijambiste ne manque jamais de déposer sa jambe orthopédique à côté des souliers et des babouches. Cette exhibition est le clin d'œil de l'auteur au lecteur, la façon de lui faire savoir que le livre est placé tout entier sous le signe de l'humour corrosif, et que l'auteur n'est ni un contempteur des déviations sexuelles ni un maniaque qui se plaît à assembler des monstres sur fond de fleurs vénéneuses, mais un joyeux mystificateur qu'il ne faut pas trop prendre au sérieux.

La plupart des estropiés qui peuplent le récit, et l'écrivain lui-même sont les victimes d'un médicament produit par un certain laboratoire. L'auteur décrit avec un plaisir malicieux le pontifiant et inénarrable Dr Olaf Zumbelde, qui, trente ans plus tôt, a découvert que ce médicament était à l'origine des malformations de nombreux nouveaux-nés. A l'issue d'un procès retentissant, le laboratoire fautif a été condamné à indemniser les victimes. Mais la majestueuse et astucieuse Mme Henriette Wolf, qui dirige le service des indemnités, octroie les certificats nécessaires avec tant de parcimonie que l'on pourrait presque croire qu'elle a conclu un marché avec le laboratoire fautif.

La prière d'insérer affirme que le but de l'auteur n'est pas de dénoncer les dérives inconsidérées de la science. On ne peut cependant manquer d'être frappé par l'insistance avec laquelle l'auteur souligne l'une des pires conséquences des erreurs médicales : le rejet des enfants anormaux par leurs familles.

L'écrivain unijambiste lui-même a été rejeté par son père. Et plusieurs chapitres sont consacrés aux démêlés de Brian et de Marjorie, un couple d'amants séparés par la naissance d'un enfant maladif. Brian refuse d'en assumer la responsabilité. Condamné à verser une forte pension alimentaire, il est surpris, un jour, une seringue à la main, sur le point d'injecter une dose de poison à l'enfant indésirable. Et l'auteur de conclure, à la dernière page du roman : " On ne pourra sûrement jamais savoir ce qui se passe dans les rouages de l'information scientifique lorsque la science se trompe ".

Voici bien longtemps, Gogol et Kafka nous ont appris que l'humour corrosif et le canular étaient les meilleurs moyens de réveiller l'opinion, de lui faire prendre une conscience aiguë de certains abus, de certains maux que l'accoutumance rendait presque respectables. Si des écrivains d'aujourd'hui osaient s'engager franchement dans cette voie, notre société contemporaine ne pourrait manquer de leur offrir une ample gamme de sujets.

Editions Passage du nord-Ouest 146 pages
3 Place Saint Julien - 81000 Albi 16 Euros
Avec le concours du Centre régional des Lettres Midi-Pyrénées

 

Les jeux sont faits de Juan Villoro

Nouvelles traduites de l'Espagnol (Mexique) par Martine Breuer

Qui prétend que la nouvelle est un genre obsolète ? La nouvelle est aussi pimpante qu'au temps de Mérimée et de Maupassant. Nous en trouvons la preuve dans le recueil de Juan Villoro Les Jeux sont faits publié par les éditions Passage du Nord-Ouest, dans une excellente traduction de Martine Breuer. Juan Villoro est d'ailleurs un récidiviste : on lui doit, en effet, deux autres recueils de nouvelles : La Noche navegable (1980) et Albercas (1985).

Né à Mexico en 1956, Villoro est l'un des écrivains les plus représentatifs du mouvement culturel mexicain de notre temps. Journaliste, il figure au nombre des collaborateurs des principaux journaux du Mexique : " La Jornada ", " Vuelta ", " Proceso ", " Siempre ", " Uno más uno ".

Musicologue, il est l'auteur d'une anthologie de titres de rock. Et, dans " Tiempo transcurrido ", où il étudie l'influence du rock sur les jeunes générations mexicaines, il s'est efforcé de faire de la littérature à partir de la musique.

Dans Les Jeux sont faits nous faisons connaissance avec un autre Villoro : le peintre de mœurs et de caractères. L'auteur brosse, en dix nouvelles, un tableau violent, presque sauvage, des luttes pour la vie, le pouvoir et l'argent, dans les milieux de la boxe, des stades de football et des champs de courses, dans les universités et les salles de rédaction, parmi les diplomates dans les ambassades latino-américaines à l'étranger et dans les coulisses du pouvoir à l'heure des règlements de comptes, et aussi parmi les camionneurs et les contrebandiers dans la région frontalière Mexique - Etats Unis.

En des milieux si divers, un thème reparaît avec une singulière insistance : celui des destins parallèles, des deux amis inséparables et complémentaires. La première nouvelle du recueil, Champion poids léger, met en scène deux amis d'enfance, deux adolescents de la banlieue pauvre de Mexico : le narrateur, qui garde l'anonymat, et Ignacio Barrientos, qui rêve de devenir boxeur. Ils ont seize ans, tout à gagner et rien à perdre. Un truand, Lopez le Gitan, les enrôle dans sa bande pour attaquer le camion d'un marchand nommé Riquelme. Celui-ci se défend. Frappé par Ignacio, il tombe dans un ravin. Persuadé de l'avoir tué, Ignacio est poursuivi par ce souvenir au long de sa carrière de jeune boxeur. Son besoin d'expiation l'incite à faire sien l'axiome selon lequel, dans la boxe, l'essentiel est plus de savoir endurer la souffrance que de l'infliger. Au début des combats, il laisse l'adversaire le " travailler " au visage. Plus fier de ses blessures que de son palmarès, il lui arrive de demander aux enfants de compter ses cicatrices. Mais, à la fin, aveuglé par la colère et la souffrance, il se jette sur l'adversaire et, grâce à sa frappe prodigieuse, il gagne par K.O. Ainsi Ignacio Barrientos se hisse au rang de champion poids léger. Dans la prospérité, il reste fidèle à son ami d'enfance, paye ses dettes et ses factures, lui prête des capitaux pour acheter une maison et guide ses premiers pas de journaliste sportif.

Aussi le narrateur est-il heureux d'apporter à son ami la meilleure des nouvelles : celle de son innocence, Un hasard l'a mis en présence de Lopez le Gitan, qui, jadis incita les deux jeunes gens à attaquer Riquelme, le camionneur. Après tant d'années, le Gitan avoue son crime, dans un bel accès de franchise qui doit beaucoup à l'ébriété : " Ce mec, c'est moi qui l'ai tué. Je suis descendu dans le ravin. Il piaulait encore. J'ai pris une pierre, et je lui ai cloué la gueule ". Enfin délivré de son complexe de culpabilité, Ignacio Barrientos n'accepte plus de souffrir sur le ring. Pour que son adversaire ne puisse lui " travailler " le visage, il attaque bille en tête dès le début du combat. Cette technique nouvelle ne lui est pas favorable. Il perd coup sur coup plusieurs matchs et doit se retirer. Son épouse, belle et coûteuse, ne tarde pas à mettre les voiles. Le pécule amassé par le champion fond comme neige au soleil. Après avoir tenté sans succès d'ouvrir un petit atelier dans un faubourg de Mexico, Ignacio Barrientos, pendant le peu de temps qui lui reste à vivre, sera pris en charge par son ami d'enfance, devenu sous-directeur d'un magazine sportif. Le parallélisme des destins aboutit à l'inversion des rôles.

Les deux protagonistes de la nouvelle intitulée Correction, le narrateur - lui aussi anonyme - et German Villanueva, ont fait connaissance dans un " atelier d'écriture " en marge de l'Université. Dès cette époque German était le plus brillant des deux. Jeune encore, il a publié avec succès plusieurs romans. Pour sa part, le narrateur écrit peu et publie moins encore, mais il a trouvé la sécurité matérielle, dans la petite communauté des exilés républicains espagnols, pour lesquels toutes les horloges se sont arrêtées en 1939. Villoro dépeint avec une malicieuse exactitude les coutumes et les rites, les agapes et les commémorations de cette communauté, chaque jour plus réduite, qui, au coeur du grand Mexico, végète obscurément dans un temps fictif. Le narrateur montre par son exemple que l'on peut vivre fort commodément dans un mausolée lorsqu'on y a trouvé, comme lui, une épouse séduisante, un beau-père propriétaire du plus grand restaurant espagnol de Mexico, des revenus substantiels et même un emploi. Car le narrateur dirige " Le Balcon républicain ", cette feuille confidentielle, subventionnée par son beau père, en vue d'entretenir le mythe de la survivance républicaine.

Le narrateur reçoit un jour la visite de German, son ancien condisciple, dans la Salle de Réunions du " Balcon républicain " tendue d'amples draperies d'un violet républicain, sans doute pour empêcher la lumière du jour de dissiper le fantôme de la défunte république. German expose sa situation. Après quelques beaux succès, se trouvant en panne d'idées, il a tenté de trouver l'inspiration dans l'héroïne. Il a perdu la santé sans retrouver l'élan créateur. Plus de romans publiés. Plus de droits d'auteur. German est aux abois. Son condisciple lui offre le poste de correcteur d'épreuves au " Balcon républicain ". Et chacun s'émerveille de voir l'ex-romancier accomplir sa tâche avec ponctualité et même avec un intérêt évident. Il corrige avec tant de rigueur que les auteurs ne reconnaissent plus leurs textes. Ils se calment d'ailleurs assez vite lorsque leurs amis et connaissances les complimentent sur le renouvellement de leur style. Encouragé, le narrateur soumet à German un vieux manuscrit qui traînait dans ses tiroirs. En quarante-trois jours, le correcteur renouvelle entièrement ce texte que le narrateur n'avait pas réussi à mener à terme durant des décennies. Le roman remporte un grand succès au Mexique, et il est traduit en onze langues. Le narrateur est la révélation du jour. Chacun lui demande : " Quand vas-tu terminer ton prochain livre ? "

Inutile de demander l'aide de German, puisque celui-ci ne peut écrire que sur un texte déjà rédigé. De plus en plus émacié, détruit par la drogue et la démence, German murmure : " Tu es mon brouillon. C'est ça l'histoire. L'histoire, c'est toi ".

Le narrateur n'a plus qu'à commencer - ou recommencer - à écrire l'histoire des deux condisciples. On peut faire confiance à German pour transformer ce brouillon en best-seller.

Et l'on peut faire confiance à Villoro pour offrir aux lecteurs encore et encore d'autres chroniques de la vie mexicaine, souvent violentes, et parfois d'un inquiétante subtilité, comme si, au delà du sens littéral, il y avait un sens allégorique : une vérité à exhumer.

Editions Passage du Nord-Ouest 332 pages
3 Place Saint-Julien - 81000 Albi 16 Euros
Avec le concours du Centre régional des Lettres Midi-Pyrénées