Le corps dans la poésie spirituelle de saint Jean de la Croix
Franz Johansson




 

 

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Dans les explications qu'il donne de son propre poème, La Vive Flamme d'amour, saint Jean de la Croix fait part de la difficulté paradoxale qu'il rencontre dans son écriture : il cherche à transcrire - selon ses termes - des " choses spirituelles si intérieures que, la plupart du temps, les mots manquent pour les exprimer parce que le spirituel n'est pas de l'ordre du sensible et que l'on a toujours du mal à dire ce qui est essentiel. De plus, nul ne parle bien des profondeurs de l'esprit s'il n'a un esprit profond "1. Ce problème renvoie probablement, du moins en partie, à celui de la parole poétique en soi : ce que le poète tente de verbaliser est ce qui, par essence même, transcende le langage commun, et sa mission essentielle est d'inventer le langage qui, en quelque sorte, parvienne à dire l'indicible. " Trouver une langue ", exige Rimbaud du voyant, dans sa célèbre lettre à Paul Demeny. Les propos de Jean de la Croix nous renvoient également à un autre paradoxe, celui auquel nous nous attacherons au fil de ces pages : il peut sembler surprenant - du moins à première vue - qu'en cherchant à refléter une expérience intérieure et spirituelle, le saint ait recours à un langage regorgeant de sensualité et d'évocations charnelles, que dans la nuit obscure de l'âme, il trouve non des idées ascétiques ou des notions éthérées, mais des formes précises et des corps délicieux.

Il est vrai que certains des vers où Saint Jean exprime son état contemplatif font appel à des jeux éminemment conceptuels. Les vers suivants, par exemple, mettent en lumière les multiples contradictions entre les notions de science et d'ignorance, de même qu'ils tissent étroitement des échos complexes entre la connaissance, la compréhension et la sensation :

Yo no supe dónde entraba,
pero, cuando allí me vi,
sin saber dónde me estaba,
grandes cosas entendí:
no diré lo que sentí,
que me quedé no sabiendo
toda sciencia trascendiendo.

[J'ignorai tout du lieu où j'entrais,
Mais lorsque je me vis là,
Sans connaître le lieu où j'étais,
J'entendis de grandes choses
Point ne dirai ce que je sentis,
Car je demeurai sans rien savoir,
Transcendant toute science.]
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Toutefois, dans ses poèmes les plus puissants, dans les trois œuvres maîtresses que sont Le Cantique spirituel, La Nuit obscure, et La Vive Flamme d'amour, Jean de la Croix fait presque entièrement omission du langage abstrait ou conceptuel, en lui substituant un langage qui n'est que corps et présence.

Dans ces trois poèmes, la voix qui parle en disant je ne se présente pas comme une entité plus ou moins indifférenciée et désincarnée, mais semble surgir d'un ici et d'un maintenant, d'une présence matérielle et sensible, d'un geste et d'un mouvement.

L'espace-temps que sculptent peu à peu les vers revêt une forme de densité très concrète : la nuit obscure traversée par la femme qui abandonne sa " maison apaisée " pour rejoindre le lieu où l'attend où son amant, la géographie abondante et précise qui se dessine de manière mélodique dans Le Cantique spirituel :

Los valles solitarios nemorosos,
Las ínsulas extrañas,
Los ríos sonorosos, el silbo de los aires amorosos.

[Les solitaires et ombreuses vallées,
Les îles étrangères,
Les fleuves au bruit puissant,
Le sifflement des vents porteurs de l'amour.]
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La végétation délicate - fleurs, forêts et épaisseurs, pré de verdures de fleurs émaillé - et la faune bigarrée - oiseaux au vol léger, lions, cerfs, daims bondissants - ne sont pas de purs ornements rhétoriques. Ils vont bien au-delà du trait pittoresque, et contribuent à dessiner ce que nous pourrions appeler le corps du monde : un lieu et un moment pénétrés de sensualité et habités par le désir.

En même temps qu'elle évoque le monde qui l'entoure, la femme du poème raconte peu à peu, dans Le Cantique spirituel, son propre corps : son cou, ses cheveux, son œil, sa couleur ambrée. Une anatomie qui s'avère bien moins détaillée dans La Vive Flamme d'amour et La Nuit obscure : tout juste un " sein ", ou un " cœur couvert de fleurs "4, mais ces mots suffisent à nommer le centre même de sa présence corporelle.

L'Épouse ne cesse de se décrire comme un corps ouvert : à travers les thèmes de la blessure et de la plainte, qui reviennent avec tant d'insistance dans les trois poèmes (" Ô flamme vive d'amour / Qui navres avec tendresse… ", " De sa main, sereinement / venait me blesser au cou ", " Pareil au cerf, Tu as fui : M'ayant navrée, " Tous davantage me navrent… ") ; à travers le thème de l'abandon, bien que le fait de s'abandonner soit ici d'une nature ici diamétralement opposée à celle d'un geste passif et ait l'intensité d'un don ; à travers, également, de constantes évocations. Si la voix du poème ne se lasse pas d'interpeller et d'appeler - " Achève, si tu le veux ", " Brise la toile de ce rencontre heureux " -, c'est parce qu'il s'agit de la voix d'une présence incomplète et, par là même, ouverte. Elle appelle le corps de l'Aimé pour qu'il vienne compléter le sien, et en l'appelant, elle le rend présent. En l'invoquant, elle l'incarne.

Dans les trois poèmes, nous assistons à un même mouvement qui nous mène de l'absence à la présence de l'Aimé. Dans les premières strophes du Cantique spirituel, l'Époux est absent, et tant le monde que le corps de l'épouse sont imprégnés de son absence :

¡Oh cristalina fuente,
si en estos tus semblantes plateados
formases de repente
los ojos deseados,
que tengo en mis entrañas dibujados

[Ô fontaine cristalline,
Si dans le miroir de tes eaux argentées
Tu me laissais voir soudain
Les yeux que sans fin je cherche
Et que je garde à l'ébauche dans mon cœur…]
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Tout à coup, la voix de l'Aimé vient interrompre une strophe commencée par l'aimée, pour lui répondre. Dans un premier temps, en quelques vers seulement, comme si cette voix fut encore hésitante ou lointaine. Mais très vite, ses paroles confirment l'évidence de sa présence, et dépeignent l'extase de l'union des deux corps :

Entrádose ha la Esposa
en el ameno huerto deseado,
y a su sabor reposa,
el cuello reclinado
sobre los dulces brazos del Amado.
[Et l'épouse a pénétré
Dans le jardin charmeur qu'elle désirait.
Elle repose, enivrée,
Tandis que son cou se penche
Appuyé sur les doux bras du Bien-Aimé.]
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Dans La Nuit obscure, l'exaltation de cette union est rendue au travers d'images et de sons aussi concrètes que ceux-ci :

¡oh Noche que juntaste
Amado con amada,
amada en el amado transformada!
[Ô nuit, toi qui as uni
L'Aimé avec son aimée
L'aimée en son Aimé transformée.]
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Il semble superficiel et injustifié de s'étonner du fait que l'extase spirituelle parle un langage physique, sensuel, et érotique. Une mauvaise interprétation de la tradition nous a habitué à penser que la doctrine chrétienne sépare l'âme et le corps, lorsqu'en réalité, elle énonce tout le contraire : le Verbe devenu chair. La poésie de saint Jean de la Croix exprime de manière incomparable la façon dont le divin réside dans la matière et pénètre les expériences du corps.

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Svetlana Doubin


1 N. d. T. : Saint Jean de la Croix, La Vive Flamme d'amour, Les éditions du Cerf, Paris, 2002, p. 19.
2 N. d. T. : Jean de la Croix, Sur une extase de haute contemplation, in Œuvres Complètes, bibliothèque européenne, Desclée de Brouwer, Paris, 1967, p. 910.
3 N. d. T. : Jean de la Croix, in Œuvres Complètes (op. cit.), p. 531.
4 N. d. T. : Jean de la Croix, La Nuit obscure, in Œuvres Complètes (op. cit.), p. 382.
5 N. d. T. : Jean de la Croix, in Œuvres Complètes (op. cit.), p. 531.
6 N. d. T. : Jean de la Croix, in Œuvres Complètes (op. cit.), p. 533.
7 N. d. T. : Jean de la Croix, in Œuvres Complètes (op. cit.), p. 382.