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Notations
diverses [Du
prétérit queneausien oulipique]
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LA BOUCHE Liste des motifs : 1. Membre du mouvement surréaliste --ou du moins fervent partisan de ses prolongements [Ajoutez ici à ce propos que tous les artistes de l'époque ne pouvaient se vanter d'avoir épousé la belle soeur de Breton]. 2. D'une intelligence supérieure démontrée non seulement par l'accumulation de titres universitaires d'ordre scientifique, mais aussi par l'étendue encyclopédique de son savoir (Il était adonné aux mathématiques, aux langues, à la littérature entre autres déviations). 3. Il ne convient pas d'omettre sa qualité de dirigeant de L'Encyclopédie de la Pléiade (ce type d'information est généralement des plus convaincants). 4. Versé dans les spéculations philosophiques, ce qui eut pour effet de lui imposer la tâche ingrate d'étudier pendant des années et des années Hegel et autres philosophes de même acabit. 5. Membre de la Société mathématique de France, d'égale importance, dans une autre sphère, à l'Académie Goncourt ou il fut admis quelques années plus tard. 6. Finalement ou initialement, il entra dans le très illustre Collège de Pataphysique. Accident : La fondation d'Oulipo en 1960. Parvenu à cette étape de sa carrière (on dit match en langue sportive), Raymond avait la bagatelle de 57 printemps, et bien que ses amis les plus sérieux se soient efforcés de le détourner de tels projets, il entreprit de revigorer la langue, entre autres activités qui ne concernent que les jeunes1. Statistique : De l'ouverture des hostilités de la langue oulipique (contre la langue académique) jusqu'à la chute du rideau, Queneau consacra à cette tâche la dérisoire proportion de douze pour cent de son existence, --plus quelques dixièmes dont je ne veux pas me souvenir-. En marge des interprétations superflues, il est de notre devoir de souligner la faiblesse de ce pourcentage dans la durée totale d'une existence consacrée toute entière à la transgression de la norme. La prairie et le phosphore (on ne sait trop si Mao, même s'il s'était exprimé en espagnol, aurait employé le " cerillo " en sa forme andalouse mexicanisée) : En dépit de la collaboration de Queneau, ou du moins de sa parenté, avec des organismes tels que le Parti Communiste - qui à l'époque jouissait d'une excellente santé - l'aspect social de son oeuvre est le moins étudié, simplement parce qu'il y a très peu à étudier. En marge d'une vision blanchotienne ou chomskiste de la langue en tant que politique et idéologie, Monsieur Raymond a préféré laisser de côté la tâche superflue d'appliquer la lecture de Marx à la vie quotidienne. Qualification : Essentiel, terme qui implique la recommandation impérative de lire au futur proche du verbe : M. POINCONNEUR ET SON FISTON LE PETIT TOURNIQUET
NOTA BENE Si
vous n'êtes pas de ces lecteurs qui se laissent influencer par des
circonstances anecdotiques du genre de " ce livre a été
publié par la Pléiade " (il ne faut pas sous-estimer
le fait que Queneau a été secrétaire général
de la maison d'édition chargée de publier cette substantielle
collection, maison d'édition que nous préférons ne
pas appeler par son nom, sans avoir pour cela de raisons apparentes de
type commercial ou éthique), et si vous n'appartenez pas non plus
à la classe des artificieux spécialistes du compte rendu
culturel ou du commentaire littéraire, permettez-moi de vous féliciter
brièvement. Cette abstention est louable. Il convient en effet
d'être exigeants avec ces écrivaillons de provenance douteuse
qui s'abritent derrière une infinitée de détours,
d'énumérations, d'anecdotes qui n'intéressent personne
et d'évocations de personnages soi-disant importants, multipliant
à l'envi les faux -fuyants qui ne mènent nulle part. (comme
si les textes avaient pour vocation de nous mener quelque part, répondront
certains lecteurs). Nous en étions là. LES QUAIS Imaginons un temps antérieur à Oulipo. Un temps antérieur aux années 60. Un temps ou le jeu n'était pas encore devenu une gymnastique généralisée entre les écrivains et ou la littérature d'essais n'était pas encore le fief de plumitifs qui n'ont rien lu au delà de leurs narines. L'arrivée de Queneau à Paris a été un amusant hommage du destin à la ville épuisée par la guerre. Nous sommes en 1920. De tendance philosophante, le jeune Queneau voyage en métro avec une assiduité surprenante, soit par nécessité (il réside en banlieue à [Epinay- sur- Orge] et doit se rendre quotidiennement à la Sorbonne), soit par plaisir. Le projet de découvrir Paris devient, pour le jeune étudiant en Philosophie, une tâche indispensable et, selon sa coutume, il affronte l'entreprise de façon méthodique. Dans son Journal, on peut suivre le tracé des chemins suivis par lui depuis l'âge de 18 ans. A l'époque, il parcourait la ville dans toutes les directions, parfois à pied plus souvent en métro, en se déplaçant d'une extrémité à l'autre des lignes du métro parisien et de ses congénères banlieusards. Voici un exemple. Le 8 octobre 1921, Queneau effectue le trajet du Quai d'Orsay à la Porte Maillot. Estimant que ce parcours n'est pas suffisant, il va ensuite de cette porte du Nord-ouest de la capitale jusqu'à la Porte de Vincennes, à l'extrémité opposée. Il repart et échoue à l'Odéon. Il lui faudra encore entreprendre à plus d'une heure du matin, le trajet du retour au logis. La découverte de la ville impliquait un examen de chaque rue, de chaque boutique. Il fallait examiner la forme des fenêtres, l'expression des gens, leur façon de parler dans les différents quartiers. Il n'était pas question de se borner à une exploration superficielle du terrain. Il fallait explorer aussi le monde souterrain qui respire par la bouche des stations de métro. Il fallait appréhender aussi l'animal aux vertèbres de fer et le flux - entrecoupé au gré des mouvements syndicaux - des foules d'usagers qui s'écoulaient comme le sang de ses veines. Il n'est pas difficile d'imaginer le jeune Queneau, toujours correctement peigné, lisant au cours de ces voyages interminables, entre grincements et rumeurs, des ouvrages en diverses langues. Ses lectures de l'époque ne sont pas précisément limitées. Entre 1920 et 1927, Raymond, pour myope qu'il soit, ingurgite la bagatelle de plus de mille deux cents ouvrages, et il ne s'agissait nullement de petits romans à l'eau de rose ou de pagination limitée. Ce sont les années de la découverte de Tolstoï et de Flaubert. Balzac et ses tomes interminables lui semblent trop courts. Il dévore Victor Hugo, Sade, Restif de la Bretonne, tous les classiques qu'il vous plaira d'imaginer (en mettent en relief l'influence d'Homère présent en son oeuvre par d'innombrables allusions parodiques) et aussi Platon, Schopenhauer, Nietzsche En janvier 1922 (notez le numéro deux de l'absent), le jeune Raymond se sent d'humeur à dresser la liste des auteurs qui ont exercé une grande influence sur lui au cours des trois années précédentes. La liste qui commence à Léon Bloy s'achève près de Leibnitz. Dans l'ordre chronologique les auteurs sont Flaubert Bergson Rimbaud, Claudel, Tolstoï, Nietzsche, Gide entre autres. Ce parcours intellectuel révèle bien des choses sur celui qui sera, quelques décennies plus tard, le Directeur de l'Encyclopédie de la Pléiade. Travaillé par des ambitions intellectuelles sans repos et des recherches esthétiques incessantes, séduit par le latin, le grec, le sanscrit et les langues dérivées, Queneau s'amuse en apprenant des idéogrammes orientaux, en étripant la grammaire française et en passant au crible la phonétique de langues géographiquement voisines. On pourrait beaucoup écrire sur le surréalisme et ces années de la jeunesse de Queneau, mais en réalité, ses différences avec ce mouvement sont évidentes. Il convient de noter, bien que ce rappel semble quelque peu superflu, que tout rebelle n'était pas nécessairement surréaliste. Ceci n'empêchait pas Raymond de s'ébattre en compagnie des surréalistes, de jouer aux mêmes jeux, d'utiliser avec plaisir les mêmes codes. Un autre 2 janvier, mais en 1927, on peut lire dans son Journal une note qui impliquait la prise de conscience de l'usure d'un mouvement qui commençait à lasser tout le monde, tant par sa pesanteur doctrinale que par le narcissisme de certains de ses zélateurs. Dans cette note de janvier 1927, il se déclare attiré par le surréalisme, non sur le plan esthétique, dans sa forme finale d'expression, mais en raison de son " esprit révolutionnaire ". Bien des aspects de cette époque se matérialisent dans les Exercices de style, une oeuvre dont la recherche constitue la colonne vertébrale. Ce texte revêt la forme d'une succession de jeux d'esquive, de chemins franchis, d'aller et retour en ne touchant terre qu'en un point unique. Après un texte dont le sujet est austère jusqu'à la limite extrême de la parcimonie, on trouve un passage tendant à démontrer que la littérature peut elle aussi se soutenir par des artifices, quand la forme constitue en elle-même la finalité de l'oeuvre et que l'originalité n'est plus une prétention frivole mais un besoin incoercible. Outre ce livre de 1947, il ne faudra pas omettre deux autres lectures, dans la multitude de celles que peut offrir une oeuvre divisée en 99 parties proportionnellement égales, car l'énumération elle-même comporte un acte créateur. Toute énumération est l'indice d'une recherche, d'un refus de la passivité. D'autre part, il serait réellement incompréhensible d'oublier que cette oeuvre a été écrite après une guerre terrible au cours de laquelle Queneau a vécu des moments difficiles dans une ville occupée au terme de l'inclassable " drôle de guerre ". Un des moments les moins divertissants de l'histoire de France. L'ironie, ce déplacement cruel et définitif de la vérité, est en même temps une preuve de fidélité à la réalité, toujours multiple, insaisissable, sujette à une avalanche d'alternatives, de coïncidences, de coups de hasard. Le fait de dévoiler ces écueils constitue en lui-même une contribution à la vérité, une révélation pour le lecteur potentiel de l'oeuvre. La multiplication infinie des points de vue déplace le centre et en même temps renforce son importance. L'histoire de ces pérégrinations s'achève nécessairement à la Gare Saint Lazare, qui symbolise le point de départ de tous les chemins, la multiplicité des voies ouvertes à la poursuite du voyage. LES VOIES
Juin (1932) Nous disions qu'avant toute interprétation idéologique de l'uvre de Queneau, il convient de considérer son conflit avec la langue conventionnelle, le bien parler, sa lutte contre les académies de la langue, gardiennes de l'ultime vérité de la prononciation. Sans se lancer dans les élucubrations, il faut reconnaître que le pari de Queneau était d'importance, car à mesure que sa renommée grandissait, la révolte s'institutionnalisait au pays d'Oulipo. Il est intéressant d'étudier la rébellion à un autre point de vue, de fixer l'attention sur un groupe réduit d'écrivains, pour prendre conscience de la différence entre la période des premiers gestes de contestation et la fin des " années cinquante ", époque ou la norme avait déjà beaucoup changé. Le projet de Queneau a trouvé sa pleine justification dans les résultats acquis. Il s'était lancé dans une dure confrontation avec la norme dans la mesure où il en connaissait tous les aspects, ou il savait sur le bout du doigt les articles du dogme. Sa critique se fondait sur la connaissance, la compréhension, la maîtrise du langage du " système ". Il ne s'agissait nullement d'une sorte de pastiche adolescent dans lequel la vaine provocation supplée à l'ignorance et à l'inanité de la protestation. En premier lieu, il y avait eu la période de l'apprentissage et ensuite l'exigence d'une réforme. C'est sur la base d'une pleine connaissance que la modification avait été proposée. Dans un article intitulé " le langage académique " Queneau fait le procès de ce jargon du dogme de " cette sorte d'algèbre du rationalisme newtonien, cet esperanto qui permettait les relations entre Frédéric de Prusse et Catherine de Russie, cet argot de diplomates, de jésuites et de géomètres euclidiens qui constitue apparemment le prototype, l'idéal et la mesure de tout langage français ". Dans un texte postérieur, il avoue que, dans sa pensée, la vie d'un pays est liée à sa langue, et que, par conséquent, si l'on voulait moderniser la France, il ne suffisait pas de lui " étirer la langue ", une langue que Queneau jugeait quelque " peu blanchâtre ", mal soignée par ses desservants. A son point de vue, la langue française devait être " un peu plus rose ", à tout le moins : un peu plus. En effet, l'auteur de Cent mille millions de poèmes rappelle à ceux qui prétendent défendre la langue au nom de la tradition, que le français est simplement le produit d'un appauvrissement du latin. Toute discussion est vaine. Les fidèles de l'académisme ne peuvent s'ériger en conservateurs d'un dogme, comme s'il existait une fontaine pure et cristalline qu'il est interdit de troubler, car il y a toujours eu, derrière le dogme, un autre dogme et d'autres encore auxquels il fallait remonter. L'un des aspects les plus évidents dans l'oeuvre créative de Queneau est la violation délibérée de l'orthographe qu'il a qualifiée en certaine occasion de " système de graphies chaotiques, absurdes et arbitraires, inventées par les premiers imprimeurs pour rendre leur travail plus difficile et se créer ainsi des privilèges corporatifs. " Et Queneau à l'époque a gagné bien des batailles. On pourrait même le proclamer vainqueur , non pas parce que sa lutte a souligné la défaillance de la langue et a eu pour effet de faire tomber la norme en désuétude, mais parce que sa façon de manipuler le texte, son clin d'oeil au langage familier et le choix de la langue parlée pour rédiger certains de ses récits peuplés d'inoubliables personnages, tout ceci a donné la preuve que la langue française nullement blessée et encore moins détruite par les pirouettes queneausiennes, a été, au contraire, rajeunie par ces exercices de plasticité et d'étirement. LA RAME " Un suave et incisif frottement de métal annonce son arrivée " Au programme. En passant publié en 1944, avant les Exercices de style est une oeuvre qui met en scène un couple discutant (c'est à dire : chargé de valises dans les escaliers du métro en direction de la station Abbesses), un vagabond (lisez : des clochards sommeillant sur le quai du métro Les Halles, et ceci, notez le bien, à plus de minuit), un " passant " (comprenez : transbordement au Châtelet). L'oeuvre en question dure le temps d'une attente, jusqu'à l'entrée en gare du métro qui, à cette époque n'était pas obligé d'arriver toutes les trois minutes. Et même quand le cas se produisait, le trajet, sans hâte et sans pétulance, ouvrait une pause de temps libre à la créativité des artistes de l'époque, qui pouvaient imaginer des pièces de théâtre complètes avec personnages, accessoires. et vagabond. Zazie, le dernier voyage avant Oulipo. Certains maniaques de l'herméneutique ne manquent pas une occasion de souligner la ressemblance entre Zazie et la môme Florette, l'héroïne du premier roman de Queneau Le Chiendret. La remarque est quelque peu ingénue, mais de telles gaffes sont fréquentes dans la profession. L'erreur s'explique par un malentendu : Zazie n'est pas une enfant. Zazie dans le métro est le crépuscule du dialogue. L'action se situe au moment ou les conversations semblent ne pouvoir aller au-delà : toujours intelligentes, elles ont peu à peu acquis plus d'acuité, progressant sans cesse. Au milieu de ce tourbillon d'ingéniosité, Zazie est constamment en contrepoint. Son langage effronté, provocateur, tranchant, donne le ton au monde des " adultes ". Zazie joue le rôle de miroir : elle reflète la futilité des autres, le visage ingénu et ambigu de ceux qui l'entourent, le monde de son oncle Gabriel, avec ses amis, ses touristes, son épouse, son club nocturne de nudistes " hormosessuales " (comme dit Zazie).Elle est celle qui met en exergue las idées superflues du quotidien, la pauvreté du monde adulte. Elle insiste, elle est incisive, décidée, concrète, sans détours. Elle est le comble de la maturité dans un corps de fillette. Elle atteint la limite insupportable de la maturité. Qu'est ce qui plait à Zazie ? Que veut-elle faire lorsqu'elle sera grande ? Au cours de ce trajet vers la maison de son oncle Gabriel, une seule chose l'intéresse : faire connaissance avec le métro. Tout au long du roman, elle ne baisse la garde que pendant quelques instants, lorsqu'elle s'amourache de certains " bluedzinns ". Elle déclare alors que, lorsqu'elle sera grande, elle veut devenir maîtresse d'école, afin de " faire chier les mômes ". Telle est Zazie : une évocation lucide de l'enfant qui a déjà trop vécu, car, pour instructives que soient les lectures, l'expérience de la douleur est plus riche en enseignements que l'Encyclopédie. Dans ce roman, les préférences et les obsessions de Queneau se conjuguent à nouveau : l'aisance du mouvement dans les rues parisiennes, le dénouement déconcertant et symbolique, l'aspect des personnages défini au moyen de leurs voix. Une ode à la conversation constitue l'essentiel du livre, son armature, son axe. La fiction est conçue comme un dialogue, et l'astuce de l'oeuvre réside dans les mots. Le train semble prendre une direction. Alors les invités se réunissent. On dirait que le passager est devenu chauffeur, que les voies ne comportent pas d'arrêts et que les voyageurs s'identifient par un bavardage sans trêve, dans un tourbillon de blagues enveloppées dans le vrombissement constant et régulier du wagon fonçant en ligne droite. Ainsi, nous trouvons une fois de plus dans la vision du monde de Queneau les moyens de transport conçus comme cadre de l'action et le thème du mouvement perpétuel. Dans Les exercices, il s'agissait d'un autobus, puis ce fut le métro, et toujours la sensation de mouvement qui se prolonge, le sentiment bergsonien de l'existence, dans une oeuvre pleine aussi d'humanité et de classicisme, ou les grands problèmes trouvent leur solution dans les paroles des personnages, à l'occasion de rencontres fortuites, mais ou il ne faut jamais perdre de vue le regard souriant de l'auteur, le culte de l'intelligence et le pied de nez au sens unique. Peu avant le dénouement, le complexe et insaisissable Trouscaillon en vêtements de travail -c'est à dire : vêtu de son uniforme de policier- se donne le luxe de soupirer en regardant des clochards vautrés sur une bouche d'aération du métro, dont émane une chaleur " méditerranéenne ". Il les contemple avec envie. Il est irrité par le calme bonheur de ces sans abri jouissant de leur liberté, de leur désengagement social permanent. Incapable de se contenir, Trouscaillon leur demande leurs papiers. LA SORTIE Métro, boulot, dodo Il reste bien des thèmes en suspens, par exemple l'analyse du caractère sexuel de certains textes de Queneau. Mais ceci pourrait impliquer une nouvelle déformation de sa personnalité. L'insistance avec laquelle l'auteur évoque l'aspect homosexuel de Gabriel ne saurait passer inaperçue. N'oublions pas non plus les notes de Queneau dans son journal de l'année 1931, (octobre) dans lesquelles, en analysant son rêve numéro " 78 " il découvre la persistance de ses " tendances homosexuelles " et une " sodomie irréfutable ". Dans le contexte de ces années -là - qui sont peut être les plus fécondes dans la trajectoire créative de Queneau -, la description minutieuse de chacun de ses songes est encore plus hallucinante que ses romans. Ce sont des années d'une richesse inépuisable. Queneau s'assied quotidiennement à sa table de travail pour décrire ses promenades oniriques, ses projections, ses symboles, ses tendances, ses interrogations. Si l'on examine minutieusement ses songes depuis 1914 jusqu'à 1965, on constate une curieuse tendance à les situer dans l'ambiance de la Bibliothèque Nationale. Il a fallu qu'il y passe bien des heures (outre ses visites à Bataille), lisant et lisant sans trêve, comme le démontre la liste complète de ses lectures (leur nombre est à tel point scandaleux que nous n'osons le révéler), pour que cette bibliothèque devienne le lieu privilégié de son monde onirique. L'image de ce jeune-vieux lecteur, rêvant dans la salle de la Bibliothèque Nationale, et la voyant dans ses songes, à la faveur d'une sieste intempestive, évoque le Queneau de 1960, avec ses airs de professeur retraité, environné de jeunes échevelés parmi lesquels on remarquait un certain Perec. Le Queneau de cette époque-là fait songer à quelque professeur de mathématiques, pourvu de titres honorifiques. Dépouillé de la force apparente, de l'énergie de la jeunesse, il apparaît, dans ses photographies, riche de longue expérience, avec un reste d'impatience. Une lueur d'ironie s'attarde dans ses yeux sans l'ardeur des jours anciens, mais dans ce regard fatigué et rigoureux, on devine encore un éclat de rire irrépressible, un délire superlatif de créativité et de savoir.
1 Queneau a-t-il été, dans le roman du XXème siècle, l'instigateur du personnage archiconnu du vieil homme qui se sent toujours jeune ? Traduit de l'espagnol (Mexique) par Elena Ribera. |
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