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Monosyllabes Luigi Amara
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On dirait que le rêve de l'économie verbale est surtout un rêve en faveur de l'élégance. Une démonstration mathématique qui utilise moins d'étapes qu'une autre pour arriver à la même conclusion est sans doute meilleure, mais elle ne l'est que d'un point de vue esthétique. Les livres, les pages et même les phrases, comme les démonstrations mathématiques, aspirent à la beauté du " plus avec moins ", à la concision et à la brièveté, au mot juste. Et comme toute véritable élégance qui ne se vante pas de l'être, il s'agit en fin de compte d'un rêve d'oisiveté (si ce n'est d'une avarice salutaire) : s'opposer au gaspillage, à ce qui est bigarré et futile, dans un mouvement qui suppose, dans le cas du parler, un effort toujours moindre, une précieuse économie de salive. Après tout, la langue est aussi un muscle qui ne doit pas être sollicité sans nécessité, au risque de la voir se durcir d'abord, puis devenir molle et trop communicative. Dans le monde que Leibniz nomma " le meilleur des mondes possibles " (" meilleur " dans le sens qu'un nombre réduit de principes engendre la plus grande variété et complexité de relations), le langage s'obstine à traîner ses boulets, étaler ses excroissances et ses gravats. Manifestement le langage est une des rares créatures de l'univers qui ne se soumet pas au principe de simplicité, propre aux opérations de la nature. Caractéristique qui a dû perturber et mettre secrètement en colère l'auteur de la Monadologie, au point de l'obliger à inventer un langage qui exploite toutes les combinaisons imaginables entre deux seuls signes graphiques: le langage binaire. Curieusement, depuis Raimond Lulle jusqu'aux abstractions les plus sophistiquées des logiques non classiques, les langages artificiels sont ceux qui ont mené bataille pour optimiser les ressources lexicales. Ils ont voulu imiter (dans un geste typique de l'artificiel) ces objectifs de brièveté et de simplicité des lois cosmiques, telles qu'elles s'expriment dans l'architecture d'une ruche ou dans le cours délicat d'un ruisseau. En revanche, le langage naturel est déterminé par des règles insondables qui s'apparentent au caprice et, avec des différences notoires entre les diverses langues, il a eu tendance à la confusion et à la complication inutile. En particulier la langue espagnole, à cause peut-être de son instinct baroque ou de la décontraction et de la langueur de ses chaudes après-midi, se complaît dans les constructions remplies de particules dispersées et dans des mots qui peuvent atteindre neuf syllabes. Ce phénomène n'est pas seulement évident par rapport au fil de la syntaxe (pour ne pas mentionner le tissu embrouillé que nous appelons style), mais pire encore, à l'intérieur de son propre noyau, dans le corps de chacun de ses vocables (à propos, quel est le mot le plus long de la langue ?). L'allongement d'un vocable comme " irreflexivement ", pour n'en choisir qu'un, est totalement inapproprié au regard de l'acte fougueux et fébrile qu'il désigne. La contradiction est encore plus déconcertante si l'on considère que l'on peut profiter du laps fatigant de sa prononciation pour réfléchir un peu. Et il s'avère inquiétant qu'à côté de l'astringence réussie par le mot "aujourd'hui " on puisse trouver un parent aussi dramatique et dénaturé que "maintenant ". Enigme nébuleuse qu'une idée si directe et furtive doive s'habiller en dix lettres et trois syllabes fracassantes pour voir le jour ! Paraphrasant Saint-Augustin : nous n'avons même pas fini de l'énoncer, que déjà nos syllabes résonnent irrémédiablement dans le passé. Il n'est donc pas sans justification que même chez les hispanophones aient proliféré les tentatives de réforme et purification de leur langue (si morbidement favorable à la délectation et à la fécondité), afin de la rendre suffisamment parfaite pour qu'elle puisse atteindre l'universalité qu'implique la simplicité. Ils se placent dans la tradition de l'évêque John Wilkins (qui rêva d'une langue dont les caractères seraient lus par tous les peuples) et dans la plus récente de L.L. Zamenhof, qui publia en 1887 le livre Lengua Internacional où s'exposent les règles fondamentales de l'espéranto. Plus près de nous, le long des côtes lentes et chaudes de Puerto Malo, le typographe et éditeur Blas Coll (dans des réflexions que le poète Eugenio Montejo sauva de l'oubli) a consacré des travaux audacieux afin de parfaire cet estimable élagage: réduire le langage à son minimum indispensable. Lui-même le nomma " hygiène dans la maison du parler ". Je cite de son Cahier : " La parole de l'homme a une secrète tendance à une extension maximum de deux syllabes, même si l'idéal expressif demeure l'unité monosyllabique. Une seule syllabe suffit pour traduire convenablement l'effort d'un passage sur terre. Elle correspond à la distance imaginaire où nous nous situons par rapport à tout objet, fait ou action ". " Le mot Dieu doit être monosyllabique dans tous les langues : son temps, sa durée, correspondent à la pulsation du cur qui la prononce. Un Dieu bisyllabique est possible, comme on sait, mais il abrite en secret une croyance polythéiste ". " Il est sot d'affronter le monde actuel avec une langue pleine de dispositifs archaïques ". Malgré sa subtilité, la tentative de Blas Coll de restaurer et d'alléger le langage (véritable " peau de l'homme "), comme celle de tant d'autres d'appliquer le fraîchement aiguisé rasoir d'Occam à la très barbue langue espagnole, ne peut qu'aboutir à un échec extraordinaire et formidable. La vie d'une langue, comme on le sait, en tant qu'organisme et vie authentique, ne se soumet pas docilement aux décrets et amendements qui prétendent l'affecter, aussi justes et raisonnables qu'ils puissent paraître. En réalité, ses transformations, multiples et point trop espacées, semblent répondre au rythme de ses propres nécessités et lassitudes. " Nous sommes véhicules du langage et non l'inverse ", est la devise que ceux qui se prétendent ses tyrans et chevaliers, s'obstinent à ignorer. Au cours des après-midi assoiffés des plages de Oaxaca (au moins aussi chaudes que celles de Puerto Malo), lorsque le suintement du corps nous force plus que jamais à obéir à la loi universelle du moindre effort, je me suis attardé à penser que le rêve de la langue parfaite suppose une dépense immodérée d'énergie (ce désir finit par éveiller de la sympathie, tant elle relève du délire), alors que nous sentons intimement que tous les chemins conduisent aux latrines de Babel. Le langage fait également partie de l'empire de la thermodynamique et son avenir ne peut être ailleurs que dans la dispersion, la promiscuité et la confusion. Alors que je me balançai dans un hamac au rythme de mes battements de cur, j'ai considéré plus probable que, telles les pierres des fleuves dont les angles et aspérités ont été arrondis par le courant, les mots, comme les lieux communs, trouvent lentement et d'eux-mêmes l'expression qui convient le mieux à la fluidité de la langue. J'irai même jusqu'à soutenir que l'abondance de vocables d'extension réduite dénote une certaine superstition archaïque (d'où l'on déduit que la langue adamique serait exclusivement constituée de monosyllabes), une réticence ou une crainte instinctive aux mots serpentins ou légèrement sinueux. La langue espagnole, comme d'ailleurs toutes les autres, est assez vaste pour nous permettre de nous abriter, si on le souhaite, dans des zones de vitesse quasi aériennes ou, si l'exige notre humeur chagrine, dans des abîmes de pesanteur et lenteur. La preuve en est le poème de monosyllabes que me récita sur une des plages de la Costa Chica le musicien et électricien Beni Pardo, personnage bouffi et borgne, qui naturellement ignorait tout des belles sauvageries du Cahier de Blas Coll. Je transcris ses strophes, récitées à la chaleur du " mezcal de nanche ", en me permettant d'y ajouter un titre qui m'a semblé approprié. Les lecteurs devront pardonner la maladresse et la réalisation défaillante des ces vers, s'ils acceptent d'y voir une réponse aux chercheurs de la langue parfaite (a la fois, hommage involontaire et brève réplique) ou dans le pire des cas, un modeste défi lancé aux amateurs de mots à trois syllabes. Le zen du Sud Je
ne sais ce qu'est la foi en un dieu Je
ne sais si je fais mal de Il
y a un plan dans la peau du buis, Je
vais en un cruel zigzag Je
vais tel un chien sans rail Dans cet exercice (que j'estime supérieur aux artifices ludiques de José Juan Tablada dans son célèbre Sonnet sans gravats : " Joui/ssais/Je// à Bo/Go/Ta// Je/T'ai/Vu// Et Je/M'en/Fui ", et qui aurait compté sans doute sur la sympathie de Queneau et Pérec, par la difficulté et à la fois la simplicité de ses contraintes), l'auteur donne libre cours aux affinités entre les vocables mêmes et rend bien compte de l'irrévérence et de l'épicurisme qui au début durent convertir certains mots du castillan en monosyllabes (d'où le grand nombre de significations péremptoires ou majestueuses qui se prononcent avec le plus léger des souffles : Dieu, Mal, Bien, Etre, Moi, Non, Oui, Fin...). Leur proximité sonore avec d'autres mots plus prosaïques et mondains : Sel, Chien, Lie, Rhum, Miel... met en évidence la difficulté qu'éprouve la langue espagnole à les unir et les associer. Chacun découvrira dans cette faiblesse, peut-être quelque peu surpris, davantage qu'un blasphème profond, le panthéisme radical qui s'agite dans sa propre bouche. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Fernando Carvalho. *En espagnol ce poème est constitué des monosyllabes. |
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