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Anatomie
du dispersé (apprenti en pataphysique)
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Le
dispersé est un philosophe sans Système ; comme Pascal il
croit qu' "étant donné qu'il n'est pas possible d'être
universel et de tout savoir ce qu'il est possible de savoir sur tout,
il faut savoir peu sur tout. Parce qu'il est beaucoup plus beau de savoir
un peu sur tout, que de tout savoir d'une seule chose ; c'est cette universalité-là
qui est belle". Il y a cependant, une fatalité qui apparente
le philosophe au dispersé : celle d'être condamné
à la partialité de ses certitudes. Sauf que le premier s'obstine
à mettre de l'ordre dans la chevelure échevelée de
la réalité pour Disons qu'il y a des hommes qui vont directement à leur fin, tels des animaux en chasse face à leur proie ; le dispersé, lui, préfère se perdre dans de grands tours et détours, il est par excellence le moustique qui se cache. S'employant à ronger le rêve de ceux qui dorment dans le confort du dogme, il regarde sans se tromper la joue enflammée de la théorie ; il la scrute, la sonde, l'interroge, saute de ci et de là allant jusqu'à dépiauter son pouce, ses veines, ses circonlocutions sans fin et abdique avant d'assumer une idée, non par fatigue ou par fuite mais par incrédulité. Car une fois qu'il s'est bien engagé, qu'il a identifié les apparences et les contours de ce qui est petit et qui échappe à la vue, il découvre qu'il n'y a pas moyen de réduire la surface de la peau ou de quoi que ce soit d'autre, à l'assurance réductrice d'un précepte. Son regard, microscopique et abyssal, lui fait expérimenter l'infinitude dans chacun de ses soupçons, et c'est pour cela qu'il conçoit le monde comme un noud composé de nouds dans lequel chaque fait singulier, chaque fragment inoffensif, chaque brin d'événement en conditionne de nouveaux et par la même se modifie. Le dispersé ne peut jamais aller droit au but parce qu'à chacun de ses pas, il découvre des associations insolites entre les sujets les plus divers : des similitudes, des retournements, des exceptions et une pluie de questions qui l'éloignent peu à peu d'une solution globale ou du moins, plausible. Comme il ne peut résoudre un mystère qu'en le grossissant, le dispersé a entamé des centaines de traités et les a tous abandonné ; sa vie mentale ressemble à un vestige de labyrinthes en ruines, plein de subterfuges sans solution, de couloirs et de galeries qui se croisent et se multiplient, de digressions qui font de chaque note de bas de page un nouveau traité, irrépressible et délirant. Mais cela, qu'il peut bien mettre sur le compte de la neurasthénie, a donné au dispersé une de ses qualités les plus remarquables : la disponibilité et l'insouciance de son caractère. Parce que loin de s'angoisser pour les projets qu'il a sans cesse remis, il voit en eux la manifestation détournée de sa véritable vocation, celle de converser. Là, pendant qu'il tresse les lianes oisives de l'après-midi, sa nature digressive se trouve à l'aise, car aucune parenthèse dans la conversation n'est trop longue ou inutile. Par contre, leurs déviations nourrissent ce principe du dispersé qui est d'examiner en détail un sujet sous tous ses angles sans pourtant en atteindre le fond. Il sait par expérience qu'une fois qu'apparaît un argument définitif dans une conversation, les enthousiasmes s'éteignent, les gens demandent leur note et rentrent chez eux pour dormir cette nuit là, sur l'oreiller de quelques vaines certitudes. Il est impossible que chose semblable se passe avec le dispersé, ses connaissances sont si variées et les relations qu'il établit entre les choses si subtiles que si l'on parlait de génétique, il ouvrirait une voie vers la menuiserie ou les arts martiaux, pour que sans que se perde le fil de la conversation, celle-ci trouve les bifurcations qui atténuent invariablement l'énonciation d'une loi ou d'un apophtegme. Ainsi, il n'y a pas de discussion, pour plus sotte qu'elle puisse paraître, à laquelle le dispersé ne concède une seconde de son temps, ni de théorie qu'elle soit extravagante ou exsangue, qu'il n'agrémente d'exemples inhabituels. Possédé par le démon du collectionnisme inutile, le dispersé aime ce à quoi personne ne s'intéresse. Comme savoir par exemple, que l'éternuement se déplace à 60 Km à l'heure, que les esquimaux acquiescent et déclinent en sens contraire, qu'un jour Gorki surprit Tolstoï demandant à un lézard s'il était heureux, qu'on appelle l'odeur des aisselles "odeur de chèvre", que T.S. Eliot avait l'habitude de se barbouiller le visage en vert quand il était déprimé, que Newton n'inventa pas la loi de la gravité parce qu'une pomme lui était tombée sur la tête mais en voyant la forme que prenait les seins tombant de sa femme. Sa façon de posséder est de ne rien posséder, il vit donc dans la dépense, lâchant ici et là l'exacte désarticulation de ses connaissances, comme si au fond, il voulait démontrer que tout le savoir que les autres tentent de s'approprier n'est pas plus que la part de savoir de ceux qui en sont exclus. "S'il n'est pas possible d'accéder à une connaissance totale --pressent le dispersé, et il ne s'agit que de cela, d'une intuition, parce qu'en lui rien ne s'envisage comme une formulation fermée-- car pour cela il faudrait confronter simultanément les faits les plus hétérogènes, il est nécessaire de s'étaler comme de l'eau pour atteindre tous les points possibles, de se disséminer en de multiples formes et ne pas tourner maladroitement sur le même point comme une toupie." C'est seulement de là, que cette créature divagante et légère, moustique égaré du savoir, trouve son apaisement quand il est maltraité, loin de la concentration tendue de l'académique et le box assoupi de ses découvertes. Son truc c'est l'irradiation : toujours être ailleurs, sonder d'autres possibilités de l'existence, d'autres échelles de valeurs, d'autres substances, d'autres climats, d'autres corps, tissant un réseau subtil entre les personnes et les faits, sans s'enfermer dans l'étroite perspective de son moi ou dans la rigidité d'un métier unique. Les voyages sans objectif et les pérégrinations hors de l'intellect (de la physionomique aux crimes de la chanson vernaculaire) sont sa principale passion. Athlète oculaire, pour le dispersé connaître c'est voir ; pas démêler, ni réfuter, ni entreprendre. C'est l'Argos des expériences mondaines ou pour le dire vite, c'est un voyeur. Ses cents yeux sont insatiables et se braquent dans toutes les directions : ils voient en haut et en bas les misères du cénacle et les extases du faubourg, les soubresauts de la planète et les crépitations de l'insecte, le coït des gorilles et les sophistications du sadomasochiste. Rien ne le scandalise ou ne l'ennuie, parce qu'aucune détermination analytique, aucun principe classificateur ne l'enflamme. Poètes, libertins, saints, chauffeurs de taxi, ancien détenu : il les observe tous avec le même dévouement voluptueux. Et comme il vagabonde sans but ni filiation visible, il n'a pas de préjugé. Certains le traitent de pharisiens, d'imposteur, d'arbitraire, parce qu'il côtoie toutes les églises sans appartenir à aucune. Un jour il empoigne une charrue, un autre un traité de cristallographie. Aujourd'hui il côtoie les associations de numismatique ; demain celles des amoureux du sanscrit. Et il n'y a aucune langue qui ne lui soit étrangère, quoi qu'il n'en parle aucune de manière rigoureuse. Mais ce qui est troublant chez le dispersé, ce n'est pas seulement qu'il traite avec la même familiarité les chefs d'Etat et les fous, qu'il comprenne leurs langues et peut converser avec eux, sinon qu'il a mieux assimilé la Bible que les prêtres et les herméneutes, sans s'être soumis aux rigueurs de l'ascétisme ou de l'étude. Un impertinent curieux, un sybarite des croyances, un érudit sans titre. En somme : un illégal que l'on ne peut combattre parce qu'il ne défend rien de concret. Plus qu'un parasite, il représente un virus dangereux et inutile dans le grand organisme officiel ; chacun de ses actes est une déclaration sans signature, une note sans intérêt, et ce n'est pas étonnant, dans un monde où seul comptent les résultats et les diplômes --non le cours de la pensée--, qu'on le persécute avec d'incessants reproches : "Pourquoi n'aspires-tu pas à un poste ? Pourquoi ne t'affilies-tu pas à une superstition convenable ? Pourquoi ne fais-tu rien ?". La menace la plus grave se trouve dans le charisme qu'éveille sa versatilité intellectuelle, car, bien qu'il arrive en retard à une rencontre d'inconnus, le dispersé trouve toujours une chaise pour s'approcher et ôter aux professeurs de troisième cycle leurs auréoles, arrachant les rires de ceux qui jusqu'alors s'adulaient dans des bâillements. Le plus agaçant, c'est qu'il est impossible de sanctionner la fainéantise de quelqu'un qui est toujours occupé. En effet, le dispersé vit en se proposant quotidiennement des objectifs qui annulent en eux-mêmes leur réalisation, des entreprises si démesurées qu'aucun autre mortel n'oserait même les imaginer. Il ressemble à un simulateur, car qui pourrait croire qu'il travaille à une formule de l'imprévu, à une somme des sensations, à un alphabet des malheurs ? Déployant son talent dans des affaires qui ne comportent aucune limite, il semble que l'échec soit son unique finalité. Mais en réalité, si de tout ce qu'il entreprend il n'y a rien que le dispersé continue ou achève, c'est parce qu'il aspire lui-même à être de passage, comme n'importe quelle évidence. Stratège orgueilleux de l'ajournement, aucune extase ne lui semble comparable à l'étirement du mémento, au recul de l'acte définitif. C'est la même méthode qu'adopte son amour-- on pourrait dire, son insatiable luxure -- envers la connaissance pour la connaissance en soi : construire longuement une ouvre, la maintenir suspendue devant le désir durant des années et enfin près de son couronnement, l'abandonner pour une autre qui non seulement remplacera son ardeur mais la renouvellera ; puisqu'il y reviendra plus tard, en la travaillant toujours et différemment, sans jamais être diminuée par la répétition, la moisissure des coutumes ou la tromperie des habitudes. Le dispersé persévère seulement dans son inconstance, car tout ce qui lui est possible l'humilie et le désenchante, en fait, cesse d'être désirable. Que reste-t-il au philosophe et au mystique devant la révélation de la vérité sinon l'inappétence ou l'ennui ? Lui, préfère s'activer dans la nébuleuse des projets inachevés et s'il les reprend et les abandonne à tout moment, ce n'est pas parce qu'il pense qu'ils n'en valent pas la peine, sinon qu'il croit que sa grandeur se situe dans son impossibilité. D'entre les hommes, personne n'admire et ne sous-estime le dispersé autant que le spécialiste. Voilà la représentation même de la volonté et d'objectifs clairs, l'inépuisable fourmi du savoir. Le spécialiste aussi éprouve la sensation de vertige face à la multiplication de la connaissance, mais plus humble que son alter ego, il a renoncé d'avance à circonscrire son infinie extension. Enfant d'une époque dans laquelle on sait presque tout sur tout --c'est là, la conviction que soutient son optimisme patient--, le travail du spécialiste consiste à cautionner la grande construction de l'encyclopédie mondiale, en remplissant les trous et en complétant les fichiers. S'il était né quelques siècles avant, il avancerait tel un explorateur en de vastes domaines. Aujourd'hui il ne lui reste que la conquête de la verrue du mastodonte. Mais une telle conquête, au contraire de ce que l'on pourrait penser, n'est pas simple. Elle exige une vie homogène, bien circonscrite, pleine de renoncements et de tortures ; avancer pour rester au même endroit, comme une mule qui tourne autour du moulin, c'est cela son travail. Il passe ses journées à réprimer saintement toute idée qui provient du fond de ses inquiétudes pour occuper, en échange, les rares places que d'autres ont laissé libres. Alors seulement, dans une solitude absolue, il scrutera un point jusqu'à le réduire à sa plus absurde expression, celle qui n'a pas encore été expliquée et disséquée, l'invasion des poux sur les îles de Sotavento durant la seconde expédition espagnole et son effet sur l'état psychique des esclaves africains (pas de tous, seulement de ceux provenant des régions subtropicales et en particulier, de la première section du désert de Kalahari, où la faune, très pauvre, est composée de chameaux, de quelques troupeaux de moutons, de chèvres et de poux). Epris de sa fatalité, le spécialiste sait qu'il n'aura rien de nouveau à concevoir dans le monde sinon, qu'il y ajoutera au mieux et avec soin quelques redondances. Bien que cela soit un fait, que du banquet du savoir on ne lui a laissé que les miettes, le spécialiste les thésaurise comme s'il s'agissait des perles de la sagesse. En termes généraux, c'est un paranoïaque : "J'ai renoncé à tout pour cultiver ma petite parcelle, aussi je ne permettrai pas qu'on me l'enlève". Peut-être que c'est pour cela qu'il écrit dans un jargon incompréhensible, comme si cela lui était difficile de partager ses secrets. Ce n'est pas étonnant alors, qu'étant si ascétique et si avare, il déteste la luxure et la prodigalité du dispersé. Peut-il y avoir chose plus incommode et plus impardonnable que la sociabilité d'un type qui se promène de par le monde sans le minimum légal du labeur quotidien ? Tout savoir sur une chose, se dépenser à l'épuisement d'un concept, se condamner à soutenir à jamais un argument dont il ne croit plus le fondement, le spécialiste vit continuellement sous l'emprise de la terreur ; c'est la victime potentielle du livre ou de l'article qu'il n'a pas encore lu, mais qui arrivera dans ses mains tôt ou tard pour anéantir son patrimoine et ronger ses certitudes, révélant par les manques ses distractions et ses négligences. Par contre la bibliothèque est pour le dispersé, un bordel délicieux, le lieu des tentations auxquelles le spécialiste renonce à chaque pas, par peur de se perdre et altérer la clarté de son propos. Et en fin de compte, celui-ci ne sait plus ce qu'il déteste : son torticolis ou la légèreté du dispersé qui divague parmi des montagnes de livres, faisant des liens entre une chose et une autre ou brouillant le tout, comme si sortir de là avec les concepts détruits était en lui un penchant pervers. Le pire est que les sales habitudes du dispersé obtiennent généralement de meilleurs résultats que les siens. Parce que le spécialiste, qui a éliminé de sa méthode la vision d'ensemble et qui ne s'intéresse qu'aux dénouements prévisibles, perd peu à peu son temps sur de fausses pistes et passe, sans s'en rendre compte, à côté des vérités puisqu'elles ne se trouvaient pas sur son chemin. Ses prises de risque sont comme ces billets de loterie auxquels il manque toujours le dernier numéro pour atteindre la gloire, cette circonstance hasardeuse dans laquelle le dispersé tombe invariablement et qui d'un coup, concentre le diffus, assemble les bouts épars et réunit la combinaison gagnante. Au fond, la rapacité du dispersé, sa disposition convulsive à se perdre dans la trame chaotique d'expériences et de lectures hétérogènes qui composent sa vie, n'ont pas d'autre fin que favoriser ce moment où le désordre se manifeste subitement de manière unitaire. Ce qui est certain, c'est qu'il n'atteindra jamais les gloires strictes du scientifique de laboratoire. Il est même probable qu'il attende sans fin le jour impossible où tous les fils qu'il a tiré de l'enchevêtrement du monde dessinent une figure organique et parfaite sur le tapis de son esprit. Ou encore qu'il rencontrera le fil trop tard --bien que non sans émotion--, déjà bien près de la mort. Même ainsi, il n'aura rien découvert de nouveau, simplement, il comprendra par lui-même, que la vérité est inaccessible et les personnes impénétrables. Mais une fois engagé dans son omniscience défaillante, il ne mourra pas avec la moue amère du philosophe ou la mine pathétique du spécialiste. Loin des rotondes et des églises, il reposera dans la fosse commune des ses penchants avec le sourire satisfait du bon vivant. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Philippe Eustachon. |
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