La stratégie de Magritte

Georges Roque

 

 

 

 

 

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Le Mariage de Minuit, René Magritte

 

À la différence d'autres peintres surréalistes, qui ont souvent peint de façon plus ou moins spontanée, voire ont pu se laisser aller par moments à une sorte d'écriture automatique ", la démarche de Magritte était, au contraire, tout à fait consciente et maîtrisée1. Il s'en est d'ailleurs expliqué dans les textes qu'il a laissés : "L'art de peindre, tel que je le conçois représente des objets, de telle manière qu'ils résistent aux interprétations habituelles"2. Magritte s'en prend en effet à ce qu'il appelait les "habitudes de pensée" traditionnelles, qui nous font chercher une explication aux tableaux, et coupent ainsi court aux interrogations qu'ils s'efforcent de susciter. Aussi toute la stratégie de Magritte a-t-elle pour but d'empêcher ou de freiner ce travail de l'interprétation, et en particulier de l'interprétation symbolique, entendue comme le fait de chercher, par-delà ce qui est montré, une signification cachée :

Les questions telles que : que veut dire ce tableau, que représente-t-il? ne sont possibles que si l'on est incapable de voir un tableau dans sa vérité, que si l'on pense machinalement qu'une image très précise ne montre pas ce qu'elle est précisément. C'est croire que le "sous-entendu" (s'il y en a un?) vaut mieux que "l'entendu" : il n'y a pas de sous-entendu dans ma peinture, malgré la confusion qui prête à ma peinture un sens symbolique.

Comment peut-on se délecter à interpréter des symboles. Ceux-ci sont des "substituts" qui ne conviennent qu'à une pensée incapable de connaître les choses elles-mêmes (EC, p. 597).

Laissons de côté les nombreuses et fascinantes conséquences d'une telle attitude qui revient à saper à la base une "habitude de pensée" bien confortable, un mécanisme non seulement très répandu dans la façon commune d'appréhender le monde, mais aussi dans la démarche même du public confronté aux œuvres d'art, ainsi que celle, il faut bien le dire, de l'historien d'art. L'important en effet est de bien comprendre quel était l'objectif de Magritte. A ses yeux, "voir un tableau dans sa vérité", c'est non pas chercher cette vérité au-delà de ce qui est montré, dans une sorte de transcendance, qui renverrait à une signification symbolique ou allégorique, mais bien se trouver confronté à l'inquiétante étrangeté qui émane des objets les plus familiers, dès lors qu'on les prend en compte pour eux-mêmes, et non pour ce à quoi ils renverraient :

Ma conception de la peinture tend [...] à restituer aux objets leur valeur en tant qu'objets (ce qui ne manque pas de choquer les esprits qui ne peuvent voir une peinture sans penser automatiquement à ce qu'elle pourrait avoir de symbolique, d'allégorique, etc.) (EC, p. 596)

Or, si l'on accepte en effet de VOIR les objets familiers que peint Magritte sans leur chercher une signification symbolique, ils devraient (selon le peintre) nous troubler profondément, car, présentés comme ils le sont, ils perdent leur aspect quotidien et familier qui fait qu'on n'y prend plus garde d'ordinaire, et acquièrent dès lors une sorte de présence énigmatique.

C'est à la recherche de cet effet d'étrangeté que produisent des objets quotidiens lorsqu'ils sont présentés dans un contexte inhabituel que Magritte s'est en bonne partie consacré. Il y voyait l'exercice d'une activité plus philosophique que picturale, puisqu'il s'agissait pour lui de nous donner à penser en nous révélant le fond de non-sens ou de contingence qui caractérise les objets les plus quotidiens dès lors qu'ils sont montrés pour eux-mêmes. Perdant leur raison d'être usuelle, ils apparaissent tout à coup comme privés de toute sens, et rejoignent en cela une préoccupation philosophique majeure :

L'esprit aime l'inconnu. Il aime des images dont le sens est inconnu, étant donné que le sens de l'esprit lui-même est inconnu. L'esprit ne comprend pas sa propre raison d'être et sans comprendre cela (ou pourquoi il sait ce qu'il sait) les problèmes qu'il pose n'ont pas non plus de raison d'être3.

Telle est la grande ambition philosophique de Magritte : produire des images qui donnent à penser. Comment ? Précisément en arrachant les objets quotidiens à leur signification habituelle et en posant la question du sens, en maintenant ouverte cette question sans la rabattre sur une explication facile qui nous rassurerait à bon compte :

Le peintre peut penser avec des images s'il n'est pas soumis aux préjugés qui le font se considérer comme un artiste qui "exprime", "représente" ou "symbolise" des idées, des sentiments ou des sensations. La pensée d'un peintre s'identifie à des images lorsque l'inspiration le débarrasse de ces préjugés. Elle ne comprend plus alors que des aspects apparents offerts par le monde : ciels, personnes, arbres, solides, inscriptions, etc., réunis dans un ordre qui ne nous est pas indifférent. Une telle pensée est susceptible de devenir visible par la peinture et son sens nous est caché tout autant que celui du monde. Le sens est étranger aux interprétations que l'on en fait (EC, p. 527).

D'où l'intérêt de Magritte pour la question philosophique du sens, à laquelle il consacrera plusieurs essais, en qualifiant le sens d'impossible. En effet, la question du sens ne peut recevoir de réponse définitive; elle ne peut qu'être posée et sans cesse relancée. Elle doit rester ouverte, car toute réponse ne peut qu'abolir ce questionnement au lieu de le maintenir comme une énigme. C'est pourquoi Magritte distingue le sens (avec minuscule) comme tentation de trouver un sens aux choses, du Sens (avec majuscule) comme question impossible, comme Impossible, puisqu'y répondre reviendrait à l'abolir comme question.

Or, à cette haute exigence intellectuelle, Magritte associe les images. Mieux, elles sont pour lui une manière de penser et de donner à penser en mettant au jour la question du Sens :

Mes tableaux ont été conçus pour être des signes matériels de la liberté de la pensée. C'est pour cette raison qu'ils sont des images sensibles qui ne déméritent pas du Sens.
Pouvoir répondre à la question : Quel est le "sens" de ces images, correspondrait à ramener le Sens, l'Impossible, à une pensée possible. Tenter de répondre à cette question serait la reconnaître comme ayant un "sens" valable. "A Bruxelles et Aujourd'hui", le spectateur doit voir ces images en toute liberté, c'est-à-dire voir ce qu'elles sont. Sa pensée du Sens (EC, p. 365).

Telle est donc, succinctement résumée, l'esthétique dont se réclamait Magritte, mais aussi le défi qu'il s'était lancé à lui-même de produire des images qui résistent aux interprétations ordinaires, c'est-à-dire au sens que l'on est tenté de leur conférer pour faire taire le malaise qu'elles engendrent en nous, et qui dès lors, restituées au fond de non-sens sur quoi s'arrache tout sens, devraient nous donner à penser.


1 J'en ai examiné certains aspects dans mon livre Ceci n'est pas un Magritte : Essai sur Magritte et la publicité, Paris, Flammarion, 1983, p. 47 sq.
2 René Magritte, Ecrits complets (édition établie par A. Blavier), Paris, Flammarion, 1979, p. 472. Cet ouvrage sera par la suite abrégé en EC.
3 Propos rapportés par S. Gablik dans son livre Magritte, tr. fr., Bruxelles, Cosmos, 1978, p. 12.