Un café avec Gorrondona de Alejandro Rossi

Nouvelles traduites de l'Espagnol par Serge Mestre

 

Les aléas de la condition des écrivains (surtout lorsqu'ils n'ont pas de lecteurs) tel est le sujet essentiel des huit courtes nouvelles denses et malicieuses groupées dans ce petit livre (126 pages) d'Alejandro Rossi.

Vénézuélien d'origine, mexicain de nationalité, florentin de naissance, Alejandro Rossi n'est pas un inconnu pour le public français. L'un de ses ouvrages "Pluie de janvier" a été publié voici deux ans aux Editions Gallimard. Et, il s'apparente aux écrivains français du XVIIIème siècle par son humour léger et par son style , dont le traducteur Serge Mestre a su faire passer dans la version française la souplesse incisive. Un style qui va, vient, court, pétille et égratigne avec la verve de Figaro.

Presque toutes les nouvelles mettent en présence au café de la Media Luna le poète Jaime Leñada et le critique Gorrondona. Ecrivain confidentiel, intarissable auteur de sonnets, Leñada est un garçon taciturne, maigre, aux joues pales et aux mains longues et osseuses. Il a vécu éloigné de la solennité des maisons d'édition et des signatures de livres, dans un anonymat "honorablement obtenu grâce à des livres austères et radicaux."

Face au poète diaphane et ésotérique, Gorrondona, le critique atrabilaire, est un personnage tout en épaisseur. "Il faut imaginer - écrit Alejandro Rossi - une tête énorme, un front bombé, un crâne presque chauve et malgré cela couvert de pellicules et enfin une sorte de corps sans limites bien définies, qui se répand sur les malheureux fauteuils comme de l'eau impossible à canaliser " Tirant de sa poche un large mouchoir bleu pour s'essuyer les mains perpétuellement moites, il assène à ses amis des vérités premières: "Messieurs, celui qui parle n'écrit pas ".

Encouragé par la fragilité du poète, Gorrondona fonce sur lui comme le tigre sur sa proie : "Ce que je ne puis absolument pas admettre - dit-il à l'infortuné Leñada - ce sont les fausses affirmations. Pour vous, tout est mystérieux. Il vous suffit de vous retrouver devant une tasse- une simple tasse en fer blanc - pour déclarer que l'on est incapable de comprendre l'Univers La pomme - la si mer-vei-lleu-se pom- me - n'est absolument pas une entité extravagante. Oui, c'est bien cela que vous dites dans Silences, votre monographie muette. Suivez mon conseil : ôtez ce tirage de la vente. De toute façon, il est limité "

Amis et ennemis, opposés et complémentaires, Leñada et Gorrondona ne peuvent se passer l'un de l'autre. Ils sont aussi inséparables que Bouvard et Pécuchet. Ensemble ils écrivent un nouveau chapitre du grand livre de la bêtise humaine. L'un des truisme de la sagesse des nations, si chère à Bouvard et Pécuchet, affirme qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Mais si : le soleil s'épuise à éclairer tant de nouveautés. La bêtise elle-même n'est plus ce qu'elle était. Grâce à Alejandro Rossi, nous savons qu'elle a fait peau neuve. Certes, elle est toujours sure d'elle même, péremptoire verbeuse et intarissable. Mais, au temps de Flaubert, elle avait les joues rubicondes et le teint fleuri du bon vivant. Elle portait l'habit propret du bourgeois. Les pieds ancrés dans le terroir, elle rabachait les truismes du bon vieux temps de grand père. Aujourd'hui, tout est changé. La bêtise est blême comme Leñada et crasseuse comme Gorrondona. Elle remue des nuées. Elle ressasse des affirmations sibyllines qui ont passé par tant de livres et de revues, qui ont été tant de fois citées, déformées et rabachées, que leur origine est devenue incertaine. On ne sait s'il faut en attribuer la paternité à un métaphysicien allemand du XIXème siècle ou à un théoricien russe du marxisme.

Pour illustrer son propos, Alejandro Rossi nous propose dans la nouvelle intitulé "Bouton d'or " une savoureuse parodie des régals que les télévisions du monde entier dispensent généreusement à leurs fidèles. "Bouton d'Or est le nom d'un prix littéraire que Leñada a réussi à décrocher. Et voici l'homme de l'anonymat face au micro de la télévision. Il ne parvenait pas se faire entendre; et voici qu'on l'invite à parler. La présentatrice vedette de l'émission Le Journal Roulant, la pétulante métisse Gladys Rodriguez, le presse, le somme de raconter son enfance et de faire connaître son opinion sur ses propres ouvrages, sur le rôle de la femme, la littérature actuelle et l'état du monde. " Notre époque -dit-elle - est cruelle, tragique innovatrice. Multicolore et abyssale. Nous avons conquis la lune, nous avons inventé le kleenex; Nous avons maintenant besoin d'esprits posés qui remettent nos vies en ordre. Je vous demande donc à brûle- pourpoint : est ce que l'espèce humaine est en danger ? " Le timide Leñada hoche la tête : " Le problème est colossal, mademoiselle Gladys.". Mais la conscience de son succès le soutient. Grisé par le prix "Bouton d'or ", il se lance à son tour dans la jungle des affirmations péremptoires et des formules ésotériques : "Nous sommes à l'époque de l'Utopie vaincue. L'homme mais aussi la femme orientent leur vie en fonction de projets éventuels. Lorsque les projets sont là, l'espoir est également là. Si l'espoir collectif ne se concrétise pas, la civilisation périclitera et ce sera la mort ontologique " La pulpeuse antillaise qui connaît toutes les ficelles de son métier réussit à trancher net le flux verbal à la seconde prévue par l'horaire de l'émission. Saisissant au vol un mot de Leñada, elle enchaîne habilement pour conduire l'émission, par des sentiers plus accessibles au public, vers la conclusion brillante et optimiste que chacun attend. L'émission terminée, lorsque son meilleur ami félicite Leñada et l'invite à prendre un café le jeudi suivant, le poète rétorque avec hauteur : " Impossible. Ce jour là je suis en déplacement à Francfort. Tu sais bien, à la foire du livre".

On sent que l'auteur s'est diverti en brossant ces petits tableaux de la vie littéraire. On ne peut qu'inciter le lecteur à partager sa gaieté.

1 Editions Gallimard Prix 12,50 Euros
Collection Arcades (82 F)

Par Elena Ribera y La Souchère