Le surréalisme contre le roman

Christopher Domínguez-Michael

 

 

 

 

 

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Diego Rivera

 

" Le Français, lui, se classe par la manière qu'il a de parler littérature, et c'est un sujet sur lequel il ne supporte pas d'être pris de court : certains noms jetés dans la conversation sont censés appeler automatiquement une réaction de sa part, comme si on l'entreprenait sur sa santé ou ses affaires personnelles, il le sent vivement ; ils sont de ces sujets sur lesquels il ne peut se faire qu'il n'ait pas son mot à dire.

Ainsi se trouve-t-il que la littérature en France s'écrit et se critique sur un fond sonore qui n'est qu'à elle, et qui n'en est sans doute pas entièrement séparable : une rumeur de foule chargée d'électricité, et quelque chose comme le murmure enfiévré d'une Bourse aux valeurs […] Quand un écrivant français aura commencé à publier ses œuvres, il n'arrêtera pas d'écrire autant qu'il puisse le faire ; nous n'avons pas encore fini de nous étonner sur le " scandale Rimbaud ".

Julien Gracq, La littérature à l'estomac

Telle fut la déclaration de Julien Gracq quand il refusa le Prix Goncourt en 1950. Aucune autre culture n'a autant fait de la guerre littéraire une guerre de religion que la culture française. Si l'on oublie les poètes du parti communiste français ou ceux qui ont opté pour le fascisme, la figure de Breton est, de ce point de vue, significative. Il fut un sectaire furieux, ami de l'anathème et de l'expulsion. Mais aussi un libertaire qui a soutenu une troisième voie, celle de Marx et Rimbaud, face aux bûchers et aux suppliciés. Plusieurs écrivains, les plus libres de l'époque, furent des dissidents du Surréalisme. La distance que Julien Gracq a mise entre son œuvre et toutes les églises, prouve que, même si cela est difficile, on peut être anachorète en plein XX ème siècle.

Mais haïr les us et coutumes de la littérature française est une autre façon respectable d'être un écrivain français. Et Gracq, né près de Nantes sous le nom de Louis Poirier le 27 juillet 1910, est l'un des rares auteurs vivants à avoir été publiés dans "La Pléiade". Survivant hétérodoxe du Surréalisme, Gracq navigue entre le roman, le théâtre, la critique ou le livre de voyage, sans avoir de compte à rendre à la bourse des idéologies politiques ou des modes intellectuelles.

Gracq, auteur d'André Breton [1948], de Préférences [1961], de En lisant en écrivant [1981] ou de Lettrines [1967 et 1974], est un critique qui écrit : " Les réflexions de Paul Valéry sur la littérature sont les réflexions d'un écrivant pour qui le plaisir de la lecture atteint le minimum et le soin de la vérification professionnelle le maximum. Sa frigidité naturelle dans la matière fait que chaque fois qu'il parle de la nouvelle, il le fait de la même façon que le gymnaste qui critique le manque d'économie des mouvements du coït : il est offensé d'une dépense d'énergie dont il ne veut pas connaître la valeur. "

La bataille esthétique contre le roman fut une des guérillas littéraires de l'époque. Sont tombés dans cette supercherie du XX ème siècle aussi bien des " conservateurs " comme Ortega y Gasset que des " révolutionnaires " comme Breton. Certains poètes pensent encore qu'il est glorieux de dire " qu'ils ne lisent pas de roman ", peut-être pour certifier, même si personne ne le leur demande, quelque forme extravagante de virginité. Gracq a dû précisément batailler contre Breton, dont la postérité sera irrémédiablement ternie par son mépris du roman, et pire encore, de la musique.

C'est en 1938, quand Gracq publie Au Château d'Argol, qu'il gagne l'approbation de Breton, alors écrasé par la gloire de Kafka et Joyce. Il fallait baptiser un " romancier du surréalisme ", et comme ce ne pouvait plus être le cas du communiste Louis Aragon, auquel il avait d'abord pensé après la parution d'Anicet ou le panorama [1920] et du Paysan de Paris [1926], Breton se jetta sur le jeune Gracq.

Cette onction bretonienne en dit plus sur le traditionalisme profond du poète que sur Gracq lui-même. Au Château d'Argol est une nouvelle qui réunit deux chemins se dirigeant, par inadvertance, vers la voie surréaliste : la nouvelle gothique et la matière de Bretagne, le cycle arthurien du XIII ème siècle. De l'infusion préromantique préparée par Ann Radcliffe et par Charles Maturin, Gracq a pris plus que l'ombre et que l'inspiration Au Château d'Argol projette la légende du Saint Graal, remontant à Chrétien de Troyes, celle du héros regardant une jeune fille qui guérit, à l'aide d'une coupe, le roi pêcheur. Qu'il s'agisse de l'hostie sacrée ou de la corne d'abondance des Celtes, le Graal passera dans la légende pour avoir été le réceptacle de la dernière Cène, celui utilisé par Joseph d'Arimathie quand il recueillit le sang du Christ crucifié. Avec Maria Casares comme actrice, Julien Gracq en reprendra l'image au théâtre dans Le Roi Pêcheur en 1949.

C'est au retour initiatique d'Albert à la forteresse où le couple androgyne, ange et démon, l'attend, que Gracq révèle, en narrant Au Château d'Argol sans aucune concession à l'expérimentation, ce que le Surréalisme engageait comme sacrée régression au symbolisme moyenâgeux. La nouvelle de Gracq est une variation du Parsifal de Von Eschenbach, version allemande du Perceval arthurien, où au lieu de courir après un objet miraculeux, chercher le Graal est chercher l'essence de la condition humaine.

Julien Gracq est arrivé au Surréalisme, tout comme Octavio Paz, René Char et André Pieyre de Madiargues, quand ce mouvement était déjà dans sa fertile décadence. Et sans renier Breton, Gracq s'est éloigné de lui pour écrire Le rivage des Syrtes [1951], roman dont la similitude thématique et chronologique avec Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati exprime l'anxiété profonde des années cinquante. Chez Gracq, l'agonie immémoriale de ces deux puissances ennemies qui ne connaissent ni la paix ni la guerre est un signe qui va au-delà de l'histoire, et qui réapparaît dans Un balcon en forêt [1958], où Grange, un officier oublié dans les Ardennes pendant la drôle de guerre de 1939-1940, se sert de l'oubli pour rencontrer l'Éternel Féminin.

Gide a échoué à démontrer, comme critique et comme auteur, qu'il y avait continuité entre le roman et l'avant-garde. Grâce à sa lecture de Stendhal et de Zola, de Lautréamont et de Novalis, Julien Gracq est parvenu à concilier ce qui l'était si difficilement dans la littérature française, de la NRF et au Surréalisme. Valéry et Breton, ont cru naïvement que l'expérience du roman était née et décédée au cours du XIXème siècle. Ils ont oublié, par ignorance ou par obstination, que dans le futur, Lawrence Sterne, Cervantes, La légende dorée ou Héliodore de Byzance pourront s'y retrouver. La question n'est pas de savoir à quelle heure la Marquise est sortie mais qui elle était. Le roman assouvit, parce qu'il prétend boire le Graal jusqu'à la dernière goutte.

Gracq, amphitryon de Jünger dans la France de l'après-guerre, s'oppose ainsi à Valéry : " de toutes les formes que la littérature peut prendre, le roman, même de qualité, est celle qui touche de plus près à l'art d'assouvir. Valéry parle admirablement de la littérature, à la condition de nous nous en tenir à ses moyens et son emploi, et d'accepter de mettre entre parenthèses les simples demandes du lecteur : jamais l'ingestion proprement dite de la chose écrite n'a été traitée par lui, et l'on pourrait dire qu'il ne s'est jamais trouvé lui-même en situation de consommateur, mais seulement en situation de contrôleur des marchandises ou des poids et mesures. "

Je ne sais pas si un jour la " roman surréaliste " a réellement existé. Mais si tel est le cas, ce fut dans ce conte où Leonora Carrington ou Alberto Savinio ne s'imprègnent pas tant du langage des poètes surréalistes que de celui des peintres. Je crois que Julien Gracq a pris au Surréalisme, comme certains grands poètes latino-américains, la liberté inouïe de traverser le temps. Ses romans, parfois irrespirables, finissent auréolés par la sécheresse d'un mysticisme géométrique, où Angelus Silesius laisse tomber une unique lumière sur celui qui attend le Graal, la guerre, la femme, comme dans Au Château d'Argol, Le rivage des Syrtes ou Un balcon en forêt.

En dépit de sa littérature pamphlétaire d'avant-garde, le Surréalisme était la moins actuelle des nouveautés du siècle. Pour cette raison, il fut la moins profonde. Œuvre de magiciens, de visionnaires ou de charlatans, le Surréalisme a permis à Julien Gracq de suivre la marche des ordres de la chevalerie chrétienne, qui, en s'arrêtant, ont éveillé le monde de l'an mil.

Traduit de l'Espagnol par Adolfo Tenorio-Madrid