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Le
regard de Manuel Alvarez Bravo
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Mon père, ce photographe On nous a
demandé plus d'une fois, à ma sur Genoveva et à
moi, si nous aussi nous nous intéressions à la photographie.
Il est vrai que la photographie a toujours fait partie de notre vie :
avec deux photographes à la maison, Maman et Papa, et tous leurs
amis de passage, nous avons vécu au milieu d'un cortège
incessant d'images, de modèles, de termes techniques, de papiers
aux noms énigmatiques, de substances chimiques et d'épreuves
innombrables. Mais lorsqu'il nous arrive de nous servir d'un appareil,
nos clichés s'apparentent davantage aux traditionnelles photos
souvenir. Lorsque nous
étions petites, nous avions pour habitude de dire que papa était
dans sa chambre noire en train de cuire des poisons. De temps en temps,
nous nous glissions discrètement dans la pièce pour voir
ce qui s'y tramait. Plus tard, nous avons obtenu la permission de l'aider
à agiter les bacs où flottaient les épreuves. Dans
l'obscurité, à la lumière opaque de l'ampoule colorée,
nos regards se portaient vers cette grande horloge, près de laquelle
était accrochée une pancarte. Mon père y avait inscrit,
de sa belle écriture : " Rien ne presse, rien ne presse ".
Quelques minutes plus tard, envahies par la curiosité et par une
pointe d'appréhension, nous assistions à la naissance des
images. La technique
de tirage au platine, que j'ai également découverte à
la maison, était l'occasion d'un autre grand spectacle alchimique.
Conçu dans le mystère du laboratoire, il se matérialisait
au bout de quelques heures en feuilles de papier que mon père abandonnait
dans quelque coin ensoleillé du jardin. Ces images nous étaient
familières, mais, grâce à la patine particulière
du métal précieux, elles regorgeaient de détails
inattendus. Le rocher devenait plus rocher encore, la terre semblait fleurir
à même le papier, la fluidité de l'eau devenait, par
je ne sais quel effet, toute minérale, tandis que la peau d'un
modèle reflétait la texture de la pierre. Le canot de bois
semblait soudain fait de boue alors que le tissu étroitement drapé
sur un corps venait se fondre avec le mur qui lui servait de soutien.
La matière paraissait surgir de temps et de lieux reculés,
comme dans Feux d'artifice, dérangeante, irréelle,
presque palpable de par son apparence terreuse. Un jour,
une sorte de grand four est arrivé à la maison. Après
y avoir introduit le papier, la machine laissa échapper un gémissement
et une intense lumière violette. Une minute après, l'impression
sortait. Le "four" à ultraviolets était un événement,
non seulement parce qu'il reléguait la lumière du soleil
aux oubliettes, mais aussi parce que pour l'installer, il avait fallu
enlever de nombreuses portes et chambranles. Mon père
se considère comme un photographe du dimanche. Mais je pense qu'il
est le photographe de tous les instants, aussi dérisoires soient-ils.
Combien de fois a-t-il su guider notre regard aveugle vers des formes
et des lumières qui sans cela se seraient noyées dans le
magma insignifiant de la vie de tous les jours ? Son il en noir
et blanc venait sauver les nôtres de la grisaille des perspectives
quotidiennes. " Mon dieu, pourquoi je n'ai pas pris l'appareil ?
" Je garde,
certes, des souvenirs inoubliables des dimanches passés en famille.
Nous allions nous balader sur des petites routes non loin de la ville.
Ma mère conduisait et priait en silence pour que l'arrêt
choisi par mon père (un objet ou autre - un arbre, un paysage -
ayant attisé sa curiosité) ne coïncidât pas avec
le milieu du virage. Ces excursions, qui avaient pour cadre des paysages
désespérément mélancoliques, pouvaient être
très longues. Chaque village,
chaque site archéologique visité était l'occasion
d'une halte, pour contempler une église ou une pyramide. C'était
une cérémonie, si l'on peut dire, qui me faisait quelque
peu perdre patience bien que je confesse m'y adonner encore, quoique avec
une moindre ferveur. (Peut-être les souvenirs de ces petits villages
ont-ils pesé dans ma décision de devenir ethnologue, métier
que j'ai pratiqué durant quelques années). Un dimanche,
nous décidâmes de nous arrêter à un endroit
donné. La poussière n'en faisait pas un lieu particulièrement
accueillant, mais le moment de déjeuner était arrivé.
Mon père vaquait çà et là à ses occupations
lorsque tout d'un coup, il se mit à observer un pin. L'arbre pleurait
des torrents de résine à la manière d'un grand collier
baroque. À genoux, face à l'arbre, il regarda longuement
la lumière jouer avec l'écorce et le miel dégoulinant
que j'avais tant envie de goûter. Pendant ce temps, nous attendions,
les sandwiches éparpillés sur le sol poudreux, jusqu'à
ne plus en pouvoir. Nous en tendîmes un à mon père,
qui, un sandwich dans la main gauche, l'appareil dans la main droite,
se mit patiemment à attendre l'instant opportun. C'est ainsi qu'il
photographia les Larmes de Résine. Aujourd'hui,
ce paysage de campagne dominical est devenu un jardin public de Coyoacan,
envahi par les arbres, ses modèles de prédilection. Il en
chérit plus particulièrement un, qu'il appelle l'arbre sans
fin et qu'il vient saluer presque chaque fois qu'il vient. Chez lui,
le jardin est devenu le prolongement de ces expéditions champêtres
du dimanche. Le jardin est libre de croître, d'étouffer sous
le poids de la végétation, de mourir et de renaître.
Il a servi de cadre capricieux à plusieurs de ses nus. Les graminées
: d'autant plus photogéniques que chaotiques. Un bougainvillier,
un agave et un petit poirier hérissé, seigneurs et maîtres
du jardin de devant, ont accompagné les petits-déjeuners
de mon père pendant des années. Aujourd'hui, ils montent
la garde près de la chambre où il passe le plus clair de
son temps. Ses infirmières l'aident à surveiller les restes
récalcitrants d'une vieille pneumonie, et son chat, qu'il a affublé
du nom de " Mio Papachi ", d'après un personnage de Rossini,
vient se lover sur ses genoux lorsqu'il regarde la télévision
ou écoute une lecture du Quichotte bien aimé. Une scène
s'est inscrite plus particulièrement dans ma mémoire : dans
sa chambre, un jour, il demanda son appareil pour photographier ses pieds
qu'une infirmière lavait dans une bassine... Près
de son lit, une commode. Mon père l'appelle son " chiffonnier
malpropre "1. Sur le dessus, il conserve toutes
sortes d'objets : boîtes, papiers de savons, paquets de henné
que nous utilisions pour nos cheveux, vieilles piles, figures de terre
cuite, fragments d'épreuves, os de poissons et de viande et autres
babioles qu'il dispose à sa guise. Malheur à celui qui s'avisait
de les déplacer ! (Fort heureusement, il est désormais possible
d'accuser le chat). À
l'heure du déjeuner, il aime se livrer à un passe-temps
qui consiste à imaginer des intrigues pour des scénarios
de films qu'il aurait aimé réaliser, (il a travaillé
comme photographe industriel pendant 16 ans). Il s'agit probablement d'une
manière de mêler intimement les arts de sa prédilection
dans un jeu récréatif incessant : littérature, photographie,
musique et peinture - il ne peut passer dans une ville sans en visiter
longuement les musées, de la même manière qu'il visite
pyramides ou églises au Mexique. Tous les
matins, il demande à ma mère : " Comment vont les filles
? ". Au début, elle tentait de lui expliquer de manière
enjouée nos petites tragédies. Par la suite, elle apprit
à fournir une réponse simple : " Elles vont bien, merci
". À
la vue d'un emprunt à son travail, copie pâle ou savamment
déguisée, mon père ne manifeste jamais de colère.
Il se contente de dire : " Eh bien, on trouvera bien autre chose
à faire ! ". Il ne se
lasse pas de répéter encore et encore le seul conseil qu'il
juge opportun de donner à ceux qui le lui demandent : " Travaille,
travaille ! ". " Callarvos,
malandrín ! " (Taisez-vous, malandrin ! ), s'écrie-t-il,
en paraphrasant Cervantès, dès que le chat miaule de façon
trop éraillée, que le perroquet est surexcité ou
que le chien s'impatiente. Aujourd'hui,
à la veille de sa 99e année, je me souviens d'un anniversaire
où il reçut un énorme bouquet. Lorsque je lui rappelai
l'anecdote, il me répondit par cette citation de Chateaubriand
: " (
) Couronné de fleurs, comme la flotte athénienne
pour aller conquérir la Sicile "2. Mais
les fleurs ne sont ici que des ornements de circonstance. Il leur préfère
la poésie du siècle d'or espagnol (XVIIe siècle)
; une poésie distillée à partir de la même
" réalité " que ses rêveurs éveillés,
ses seuils, ses ombres ; ses portraits éternels ou absents qui
affleurent à la surface, ses vénus, ses reflets, ses innombrables
travailleurs du quotidien, ses jeunes filles provinciales, ses fenêtres
ouvertes sur l'extérieur et ses draps défaits ; autant de
pièges posés
Aurelia Álvarez Urbajtel, février 2000. |
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| 1 NdT : en français dans le texte. |
| 2 NdT : en français dans le texte. |
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