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LES
PORTATIFS DU 12, RUE DE L'ODÉON
ENRIQUE VILA-MATAS
" En ce temps-là, écrit Hemingway dans Paris est une
fête, je n'avais pas d'argent pour acheter des livres. Je les empruntais
à la bibliothèque de prêt de Shakespeare and Company
; la bibliothèque-librairie de Sylvia Beach, 12, rue de l'Odéon,
mettait en effet, dans cette rue froide, balayée par le vent, une
note de chaleur et de gaieté, avec son grand poêle, en hiver,
ses tables et ses étagères garnies de livres (
) et,
aux murs, les photographies d'écrivains célèbres,
morts ou vivants. Les photographies semblaient être toutes des instantanés,
et même les auteurs défunts y semblaient encore pleins de
vie ".
Cet été, je suis allé au 12, rue de l'Odéon
me faire prendre en photo, une de ces photos où, défunt,
j'aurai l'air vivant. À vrai dire, jusqu'à cet été,
j'avais toujours cru que cette librairie n'avait jamais fermé et
que, par conséquent, la Shakespeare and Company que je connaissais,
celle qui se trouve à deux pas de Notre-Dame et qui est dirigée
par un libraire mythique et tuberculeux, était la même que
celle de Sylvia Beach. Erreur gigantesque, même s'il est vrai que,
chaque fois que je passais par la fausse Shakespeare and Company, je me
disais qu'il y avait quelque chose qui clochait, et ce quelque chose était
l'étrange absence d'un balcon que j'avais vu sur des photos des
années 20 : ce balcon du premier étage de l'immeuble sur
lequel, quand il perdait les clefs de son appartement, se hissait souvent
le musicien George Anthiel qui entrait alors chez lui par la fenêtre.
De l'existence de ce balcon, j'en avais eu aussi vent par un livre de
Noel Riley Fitch sur Sylvia Beach et la génération perdue
: " Chaque fois qu'il oubliait ses clefs, George, à la grande
joie de ses voisins, grimpait jusqu'à son balcon en prenant appui
sur l'enseigne de Shakespeare and Company. Quand quelqu'un demandait à
le voir à la librairie, Sylvia sortait sur le seuil de la porte
principale et l'appelait. Dans cette pièce pour laquelle il payait
à Sylvia trois cents francs par mois, il composa son Quintette,
deux sonates pour violon, le très célèbre Ballet
mécanique et d'autres pièces mineures ".
Cet été, j'ai enfin vu, non pas comme je l'avais fait jusqu'alors
de façon si erronée, Shakespeare and Company ou, plutôt,
" cette rue froide, balayée par le vent" et le 12, rue
de l'Odéon où était, en fait, la librairie mythique
et j'ai enfin vu pour de vrai le balcon sur lequel se hissait Anthiel,
que j'ai fait semblant d'escalader pour que ma femme me prenne en photo,
photo que je garde comme un lingot d'or, car j'ai passé la moitié
de ma vie à chercher le balcon pour imiter - même s'il ne
s'agissait que d'une simulation - la geste escalatrice de mon Anthiel
admiré, dont, au milieu des années 8O, j'ai fait l'un des
héros d'un livre que j'ai écrit sur des conspirations d'artistes
qui avaient pour particularité de faire des voyages avec des valises
dans lesquelles entrait parfaitement tout leur léger uvre
artistique portatif : " Anthiel habitait dans l'appartement de deux
pièces qui se trouvait au-dessus de la librairie et avait coutume
d'entrer chez lui par la fenêtre en escaladant la façade
de l'établissement. Selon les dires de Sylvia Beach dans son médiocre
livre de Mémoires, les conspirateurs se rencontraient tous les
vendredis dans la librairie et, de temps en temps, la société
s'agrégeait de nouveaux membres. Anthiel fut aussi, semble-t-il,
l'inventeur d'une méthode de détection des artistes portatifs
dans les rues de Paris
"
Dans mon livre, Anthiel se promenait dans les rues de Paris en distribuant,
dans un silence parfait et avec des gestes de conspirateur, l'alphabet
manuel des sourds. Sur la même feuille figuraient des instructions
incompréhensibles à première vue mais qui, si elles
étaient bien étudiées, finissaient par prendre un
sens et mener l'individu qui les déchiffrait à la librairie
de Sylvia Beach, où il était abordé par Blaise Cendrars,
piéton apparemment distrait, qui lui posait cette simple question
: " Etes-vous sourd ? " De là à passer à
la conspiration des portatifs, il n'y avait qu'un pas à franchir.
Cet été, je me suis posté avec ma femme devant le
12, rue de l'Odéon, me suis fait prendre en photo lors de mon escalade
simulée et me suis souvenu de l'Anthiel qui y avait habité
et aussi de l'Anthiel qui fut mon personnage, de l'Anthiel à qui
j'avais fait jouer le rôle d'inventeur de la méthode de détection
des artistes portatifs. Je considérais mon hommage privé
comme déjà terminé quand j'ai vu qu'un passant, un
homme qui avait probablement dépassé les soixante-dix ans,
nous avait observé et s'approchait maintenant de nous avec un air
de conspirateur. Je me suis, un instant, laissé griser par certains
délires de grandeur et me suis imaginé que ce passant connaissait
mon uvre et allait me poser une simple question : " Etes-vous
sourd ? "
" Admirateurs de Joyce ? " nous a-t-il demandé. Cet homme
ressemblait assez à mon grand-père, toutefois ses yeux étaient
obliques, fendus vers le haut. Peut-être venait-il de lire la plaque
qui, à côté du balcon d'Anthiel, indiquait que l'Ulysse
de Joyce avait été édité à cet endroit
en 1922 et s'en servait-il pour gagner notre confiance en vue de quelque
affaire glauque ou triviale, comment savoir, mais il y avait de fortes
chances qu'il s'agisse d'un homme seul qui cherchait à bavarder.
J'ai décidé de lui compliquer un peu plus la tâche.
" Nous ne sommes pas ici pour Joyce, mais pour la librairie qui était,
autrefois à cet endroit ", ai-je répondu dans l'espoir
de me débarrasser de lui au plus vite. Il est resté un petit
moment songeur. " Nous faisons beaucoup de bêtises ",
a dit tout à coup l'homme sur un ton à la fois sentencieux
et profond. " Et la seule façon d'arrêter est de se
faire vieux rapidement. Voilà où j'en suis ", a-t-il
ajouté. Ces mots m'ont fait penser à une phrase que disait
Orson Welles à la fin d'un film. Mais ce n'était pas le
pire. Il m'a semblé que je devais couper court à cet échange,
faire comprendre à ma femme que nous repartions. " Vieillir
m'amuse beaucoup, parce que je suis tout le temps occupé ",
a dit l'homme. On aurait cru qu'il avait appris par cur une monographie
sur la vieillesse. J'ai trouvé son comportement irritant. "
Peu de gens savent être vieux ", lui ai-je dit. Puis j'ai regardé
ma femme pour qu'elle m'aide à m'enfuir. " Attendez, a dit
l'homme, je vous ai observé, j'ai vu la photo que vous avez prise,
je sais fort bien pourquoi vous êtes venus ici, vous n'êtes
pas des admirateurs de Joyce, mais de l'inventeur des portables, de l'inventeur
des téléphones portatifs, je me trompe ? "
Aussi étonnant que cela puisse paraître, faisait-il allusion
à l'inventeur de la méthode de déduction des artistes
portatifs dans la rue ? Ce n'était apparemment pas ce dont il avait
parlé, il avait plutôt fait allusion aux téléphones
portatifs. Je pensais bien comprendre son français, mais peut-être
n'était-ce pas le cas. " Portatifs ? " ai-je demandé
par acquit de conscience avant de prendre mes jambes à mon cou.
" Je vois que vous ne savez pas de quoi je vous parle ", a-t-il
dit d'une voix impromptue, peut-être involontaire, de conspirateur.
" Pas vraiment, ai-je murmuré, pas vraiment ". "
De George Anthiel ", a-t-il dit en changeant de voix, maintenant
sur un ton coupant, ne convenant guère à un conjuré.
Apparemment, ma femme le regardait avec tendresse et écoutait avec
étonnement et intérêt ce que l'homme nous disait.
" Que savez-vous de Hedy Lamarr ? " nous a-t-il demandé
à brûle-pourpoint. " C'était l'actrice la plus
belle de son époque, on m'a toujours dit que ma mère lui
ressemblait ", a répondu ma femme, que cette étrange
rencontre avait l'air d'amuser. " Elle a eu une vie très intéressante,
a dit l'homme, elle a triomphé à Hollywood, puis elle a
inventé avec Anthiel les téléphones portatifs ".
J'avais du mal à accorder du crédit à ce que j'étais
en train d'entendre. Si c'était vrai, la réalité
dépasse toujours la fiction. Et, de fait, tout avait l'air vrai,
cet homme qui, par ailleurs, au fur et à mesure qu'il parlait,
révélait une agréable personnalité ne montrait
aucun signe de démence.
" Un soir, pendant la Deuxième Guerre mondiale, s'est mis
à raconter l'homme qui, pour un peu, nous hypnotisait, alors qu'elle
était assise au piano avec George Anthiel, Hedy Lamarr a eu l'idée
d'appliquer quelques techniques musicales de George au contrôle
à distance des missiles de guerre
"
De retour à Barcelone, j'ai interrogé, enquêté
et ai pu vérifier que tout ce que nous avait raconté cet
homme, debout, dans cette rue " balayée par le vent "
à l'époque de Hemingway ", était absolument
vrai. L'actrice et Anthiel inventèrent en effet le " commutateur
de fréquences " qui rendit possible l'apparition des téléphones
portatifs. Il l'inventèrent au moment où un radiosignal
émis à une fréquence déterminée par
les troupes américaines pour contrôler une torpille pouvait
être facilement intercepté et bloqué par l'armée
allemande. Anthiel et Lamarr se demandèrent pourquoi ne pas émettre
alors à des fréquences différentes, une dans chaque
intervalle de temps, et selon une séquence qui puisse chaque fois
varier.
L'idée, simple, nécessitait cependant une solution pratique.
Pour ce faire, Hedy et George, qui passèrent de longues soirées
assis sur un tapis de l'entrée de la demeure de la première
à simuler divers engins avec des allumettes et une petite boîte
d'argent, dessinèrent un dispositif s'inspirant des rouleaux perforés
des pianolas et des cacophonies de certaines expériences musicales
d'Anthiel, surtout de son Ballet mécanique, écrit rue de
l'Odéon, où seize pianolas fonctionnaient simultanément
dans une même salle, synchronisés par un mécanisme
de ce genre. L'invention est compliquée à décrire,
mais toujours est-il qu'ils réussirent à inventer des rouleaux
perforés qui synchronisaient et commutaient leurs fréquences
et rendaient leurs messages inintelligibles aux intrus allemands qui essayaient
de les intercepter. Hedy et Anthiel apportèrent une contribution
décisive à la victoire des Alliés lors de la Deuxième
Guerre mondiale. Puis, l'invention fut, un temps, oubliée, il semblait
difficile d'accepter l'idée qu'un pianola à l'intérieur
d'une torpille ait pu contribuer à résoudre le conflit armé.
Jusqu'à ce que de nouvelles avancées de la technique finissent
par redécouvrir le commutateur de fréquences qui ouvrirait
la voie à la téléphonie mobile. Anthiel, en collaboration
avec Lamarr, fut donc le précurseur des téléphones
portatifs. Nos portables ne seraient rien sans le 12, rue de l'Odéon
où Anthiel se consacra à la poétique des pianolas
de l'art portatif.
" Pour qu'on dise après que l'art ne sert à rien ",
a conclu le passant. Nous lui avons proposé de rester déjeuner
avec nous, il nous restait encore beaucoup de points de son histoire à
élucider. " Je ne puis ni vous accompagner ni m'attarder plus
longtemps, je suis désolé, mais ce sera pour un autre jour,
a-t-il dit sur un ton d'une extrême distinction, je vais m'acheter
à l'instant même un portable, dont j'ai un besoin urgent,
et je crains que la boutique ne ferme, un autre jour, monsieur et madame,
un autre jour ".
À ces mots, il a repris son chemin, il a descendu une rue de l'Odéon
que, par ce jour d'été, un air chaud, qui semblait transporter
cet homme, balayait de haut en bas. Il n'a pas tardé à disparaître
de notre vue, a tourné à un coin de rue et, à ce
moment, ont sonné les cloches d'une église voisine. Il m'a
semblé qu'elles indiquaient l'heure pour tous les téléphones
portatifs du monde : fer obscur et sonore.
Traduit de l'espagnol par André Gabastou
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