Communiqué de presse

 

De Corporis Fabrica

 

Adriana Calatayud

 

Carmen Mariscal

 

Gerardo Suter

De Corporis Fabrica : Calatayud, Mariscal, Suter

La réflexion autour du corps est devenue, au cours des deux dernières décennies, un motif récurrent de l'art contemporain. Bien que l'idée de l'art en tant que phénomène conceptuel l'ait emporté, dans nombre des œuvres produites durant cette période, sur la qualité sensorielle de celui-ci, le fait de s'intéresser au thème de l'identité, cette fois non sous l'angle du collectif et des symboles d'homogénéisation mais des spécificités individuelles et subjectives, a doté d'un sens nouveau le traitement du corps, des corps et de leurs différences. Par ailleurs, les répercussions de l'épidémie du sida sur la conscience contemporaine, plus d'autres facteurs tels que la menace écologique issue de notre gestion de la terre et de son atmosphère ont donné lieu à une conscience nouvelle de la fragilité de notre corps, malgré les progrès technologiques et médicaux de notre temps. Egalement, le développement, au cours de cette période, de la communication cybernétique comme extension et, souvent, comme substitut apparent du corps, a donné lieu à des réponses artistiques adoptant, pour certains cas, les progrès technologiques comme instrument de production artistique et, bien souvent, interrogeant ou mettant en évidence les changements perceptifs et vitaux qu'ils impliquent.

Dans le cas du Mexique, dont la culture visuelle se trouve dominée depuis le début du vingtième siècle par des représentation rhétoriques et monumentales du corps humain comme symbole de la force et de l'unité collective nationale, cette étape de la production plastique fait apparaître clairement l'effondrement de mythes et la construction de nouveaux modèles esthétiques et conceptuels de notre être, et ses différentes façons de se situer par rapport à d'autres individus, contextes géographiques et modèles cognitifs et épistémologiques à l'ère de la mondialisation. De la même façon, la diversité des stratégies qu'offre, en ce sens, l'art, fait écho à la complexité et au caractère multiple de cette recherche, et à la manière dont celui-ci est signifié à partir du vécu et de la trajectoire artistique de chaque auteur. C'est le cas des trois artistes mexicains contemporains présentés dans cette exposition - Adriana Calatayud, Carmen Mariscal, Gerardo Suter -, dans le travail desquels le corps constitue un mode récurrent de représentation et un axe de réflexion constant. Cependant, les œuvres présentées ici proposent différents points de vue et approches du thème de l'intégrité corporelle, de sorte que le spectateur doit rassembler ces visions particulières pour construire, à partir d'un dialogue entre les pièces et son propre vécu, un sens personnel.

Gerardo Suter - dans sa production des vingt dernières années - s'est attaché à une remise en question de la correspondance directe généralement admise entre la photographie et la réalité observée, en faisant de ce support le point de départ à une exploration de la manière dont les "réalités", objectives et subjectives, entrent en dialogue et en interaction lors des processus perceptifs de l'être humain. Dès la fin des années soixante-dix, on a pu voir en lui l'un des principaux porte-parole d'une "photographie construite" mexicaine, dans laquelle le potentiel de création formelle et conceptuelle du support photographique est exploité, ce dernier cessant d'être un véhicule de documentation sociale. Tout au long des années quatre-vingt, Suter a fait des incursions dans la fabrication d'œuvres métaphoriques et narratives de fiction, où la tension entre le vérisme du support et la création d'images symboliques en format toujours plus grand occupe de plus en plus et de façon remarquable le devant de la scène. Dans les années quatre-vingt dix, l'impression numérique de photographies grand format sur des cadres translucides, associées à des techniques multimédia en vue de créer des installations - où le discours sur le corps occupe une place prépondérante - réoriente les réflexions de Suter vers le domaine de l'espace : corporel, social et psychologique. En même temps, le recours de plus en plus fréquent, aussi bien dans son travail que dans son entourage, à des outils cybernétiques, a fait naître dans son œuvre une réflexion sur les implications de cette technologie au niveau de la perception.

C'est dans ce contexte-là que l'on peut situer l'installation Skin: el cuerpo fragmentado (Skin : le corps fragmenté), dans laquelle Suter va un pas plus loin dans son questionnement du support photographique, à travers la création de représentations qui ressemblent à des photos mais n'en sont pas. Elles font allusion à la technologie médicale, qui crée des représentations visuelles de nos propres processus corporels, rendant lisible ce qui est invisible, sans toutefois passer par des procédés optiques mais par l'intercalation et de la recomposition de bouts d'information, par la traduction d'ondes sonores ou d'impulsions biochimiques en codes binaires. Les résultats font penser à des images analogiques, mais celles-ci ne sont en réalité que de simples références symboliques dans le système d'information qui nous englobe. Skin nous invite à interroger notre rapport avec ce système et la conscience que nous en avons, à travers la perception pluri-sensorielle d'un ensemble d'œuvres cherchant à mettre en évidence ces processus.

 

Empreintes, impressions et dissections visuelles du corps évoquent - de par leurs absences et la superposition des images avec des dispositifs faisant ressortir de manière évidente leur caractère de représentation conceptuelle - une conscience accrue, chez le spectateur, de l'intégrité et de la vitalité du corps. Avec l'adjonction de la vidéo et de la photographie en différents formats, ainsi que d'éléments sonores, dans un rapport spatial qui détermine notre rencontre et notre reconstruction corporelle de l'œuvre à partir d'un parcours dans le temps, le facteur cinétique et l'action de la vue, l'ouïe et l'évocation du toucher se trouvent renforcés en tant qu'éléments de la production d'un sens accompagnant le processus de réception chez chacune des personnes venant voir l'installation.

Le travail artistique de Carmen Mariscal est marqué depuis le début par une forte tendance autobiographique, faisant des aspects de son histoire familiale et surtout de sa lignée féminine le point de départ d'une réflexion autour des questions de genre et de la construction d'une conscience corporelle. Son propre corps, qu'il s'agisse de sa représentation photographique ou du dévoilement de ses expériences internes, devient à son tour un protagoniste de son travail, laquelle explore les particularités et les contradictions de l'expérience féminine dans le monde contemporain et, en particulier, dans le contexte de la classe moyenne aisée mexicaine. La persistance de valeurs sur la virginité et le mariage héritées du dix-neuvième siècle, ainsi que le modèle corporel androgyne véhiculé par la publicité postmoderne et ses conséquences sur les dysfonctionnements alimentaires tels que l'anorexie ou la boulimie, ont constitué quelques uns des thèmes abordés dans ses œuvres, à travers la production d'objets mêlant tissus, photographies, objets divers et vidéos sous forme d'installations et d'"art-objet". Une sensibilité aux textures, aux qualités métaphoriques et aux effets sensoriels de ses matériaux (tulle, verre, métal, miroirs, tirages photographiques, dont la fragilité et la transparence ou la dureté et la résistance fonctionnent comme modes expressifs et comme dispositifs de perception) caractérise également ses œuvres, où la structure symétrique et le recours à des images iconiques nous renvoient à des antécédents religieux, tout en utilisant ce langage pour évoquer des thèmes charnels, sociaux et psychologiques.

Dans l'œuvre présentée à cette occasion, composée de photographies, d'une installation et de petites boîtes, Mariscal s'intéresse au thème de la grossesse et de la maternité, en suggérant que ces expériences, bien que différentes et singulières chez chaque femme, nous rattachent à des expériences millénaires et transforment aussi bien notre histoire personnelle que notre place dans les histoires et les généalogies collectives. Des photographies du ventre d'une femme enceinte, de fragments de corps et des visages d'un bébé et d'une femme se superposent à des textures de pierre et de bois abîmées, écaillées et perforées. Comme dans l'œuvre de Suter, leur format rappelle certains procédés médicaux, comme l'échographie, l'arrière-plan conférant en même temps à cette technique "instantanée" une dimension temporelle distendue. La pièce centrale de l'installation, une représentation photographique d'une femme taille nature, reliée par des câbles électriques à des sculptures en verre de nourrissons in utero faisant également office d'ampoules électriques, donne lieu à diverses interprétations. Comme le dit l'artiste elle-même : "la mère 'donne le jour' , mais [ses enfants] eux aussi lui 'donnent le jour' puisqu'elle se transforme en quelque chose de nouveau" ; par le biais du lien avec son enfant, elle se lie du même coup à toutes les femmes qui ont donné le jour tout au long de l'histoire et rend sensibles les processus corporels internes et la situation des femmes et des enfants du monde d'une façon différente. Le contraste des matières nous ramène au sens de la fragilité, à la multiplicité des expériences superposées, à la combinaison de technologie et de nature et à la confusion face à quelque chose de connu et d'inconnu à la fois, simultanément expérimentés lors de la maternité. Enfin, les petites boîtes ou reliquaires contenant des objets liés à l'expérience sociale de la maternité dans le monde contemporain - bracelets d'hôpital, mots brodés au point de croix se référant aux sentiments qui accompagnent la maternité - déplacent la réflexion d'un niveau viscéral vers un niveau plus ouvertement sociologique, de façon à compléter cette vision à facettes multiples de l'expérience féminine de la procréation.

A l'inverse, l'œuvre d'Adriana Calatayud, Antropometría Cyborg, part d'une réflexion autour du corps et de la cybernétique, et des façons dont l'être humain produit des simulations mécaniques de ses fonctions ou bien les relègue à des constructions cybernétiques, suivant un processus qui menace de rendre obsolète le corps organique. La quête de perfection ou de dépassement des fonctions ou des imperfections corporelles avec un cyborg ou un robot correspond à un processus de reproduction exercé consciemment par l'esprit et l'intelligence mécanique humaine, contrairement aux processus de reproduction charnels et en grande mesure inconscients que décrit Mariscal. A l'instar de Suter, Calatayud incite à la réflexion sur les corps fictifs produits au moyen de la technologie cybernétique, mais en insistant, quant à elle, sur le caractère monstrueux de cette transformation.

Ce travail reprend un questionnement que l'on retrouve invariablement dans le travail de Calatayud concernant le corps comme lieu d'inscription de significations autres, et l'action sur la nature à travers une transformation scientifique ou technologique du corps. Composée de six images en relief lenticulaire (lenticular flip) montées sur caissons lumineux, six bandes sonores et un Cd-Rom interactif, cette série permet de faire participer le spectateur au processus de construction du cyborg, un rappel de notre complicité avec les procédés scientifiques actuels, portant atteinte au concept d'intégrité sur lequel se fonde la vision de l'être humain depuis la Renaissance. Avec la fabrication de prototypes des corps masculin et féminin, c'est la stérilité du cyborg qui est mise en avant, et notre interaction avec l'œuvre, plus cérébrale que viscérale, donne lieu à une réflexion éthique sur la technologie et ses vastes implications pour le devenir du corps humain.

Dans l'ensemble, le travail de Suter, de Mariscal et de Calatayud nous permet de percevoir et d'expérimenter les diverses facettes du discours contemporain sur le corps, ainsi que le rôle de premier ordre qu'ont pris la photographie et l'installation dans le monde artistique contemporain au Mexique. Les réserves auxquelles nous incitent ces œuvres concernant le statut actuel de l'intégrité corporelle, et la place de l'image, du simulacre et de la production technologique par rapport au vécu perceptif, pluri-sensoriel et à la reproduction naturelle, montrent bien la façon dont l'art fait ressortir et nous entraîne dans des réflexions incontournables du domaine de l'esthétique, de l'épistémologie et de l'éthique à l'aube du vingt et unième siècle.


Karen Cordero Reiman
Mexico, octobre 2003